Les nuages se sont accumulés ces derniers mois pour les start-up industrielles cherchant à financer la construction de leur première usine. Les changements de gouvernement et le retard pris dans l’adoption du budget 2025 ont ralenti le déblocage des aides publiques, dont le plan France 2030. Au début de l’année, Bpifrance attendait avec impatience un nouveau budget pour fluidifier le déploiement d’outils de financement de l’industrialisation tels que le prêt Nouvelle Industrie, dont le montant maximum s’élève à 15 millions d’euros, et l’appel à projets pour les premières usines. L’incertitude politique a aussi contribué à l’attentisme d’investisseurs. Les start-up industrielles ont levé 2,9 milliards d’euros en 2024, contre plus de 4 milliards en 2023.
Les difficultés d’Ynsect n’ont pas rassuré non plus sur les chances de réussite de ces jeunes pousses. «Par le passé, nous avions discuté avec un family office [gestionnaire de fortune familiale, ndlr] intéressé par Ynsect. Il n’avait pas investi parce qu’il n’avait pas d’équipe compétente pour le faire. Aujourd’hui, je ne suis même plus sûr qu’il regarderait ce type de projet», relate Jacques Le Pape, associé de la banque d’affaires Ceres Partners. Le coût de la plupart des premières usines, à l’exception des giga-usines et des démonstrateurs, est estimé entre 20 et 100 millions d’euros. Financer un tel montant représente bien souvent une véritable gageure pour les start-up industrielles, car des défis structurels s’ajoutent aux difficultés conjoncturelles.
Le nerf de la guerre consiste à trouver des fonds propres. Problème : «Il y a très peu d’investisseurs privés pour financer une usine à une étape où la société ne génère pas un Ebitda positif», considère Benjamin Wainstain, associé chez Innovacom, un fonds bien identifié sur le sujet de l’industrialisation. L’un de ses objectifs actuellement est de lever un fonds, Horizon Industries, destiné à financer des premières usines d’environ 40 millions d’euros. «La première usine se trouve à l’interstice entre les fonds de capital-risque, très intéressés pour financer le développement technologique, et le monde du capital-développement, plus sensible aux sociétés à Ebitda positif», indique-t-il. De fait, l’écosystème des fonds capables d’accompagner l’industrialisation est encore en train de se structurer. Les projets sans innovation de rupture en pâtissent le plus. Ils peinent à exister face aux start-up de la deeptech, plus disruptives, et celles de la greentech, les plus avancées en matière de décarbonation un peu mieux servies.
Frapper à toutes les portes
En novembre 2024, le capital-risqueur français Axeleo Capital a ainsi annoncé avoir levé 125 millions d’euros pour soutenir l’industrialisation des greentechs avec des tickets de 3 à 10 millions d’euros. Dans l’énergie ou le traitement des déchets, certaines start-up parviennent aussi à attirer des fonds d’infrastructures, comme l’a illustré Elyse Energy en levant 120 millions d’euros auprès de Hy24 et du néerlandais PGGM en décembre dernier. Tout n’est pas rose pour autant pour les start-up vertes. «La chaîne de valeur est largement dans les mains des fabricants chinois sur les batteries, les panneaux solaires et les électrolyseurs, ce qui peut interroger sur la place de ces industries en Europe», regrette un banquier d’affaires. Bien souvent, vu la rareté des fonds spécialisés sur l’industrialisation, «la start-up industrielle doit correspondre à une verticale de tel ou tel fonds comme la tech, le spatial, la défense ou la santé » pour obtenir un financement, constate Matthieu Grollemund, associé au sein du cabinet d’avocats Hogan Lovells. «Dès lors, la question devient plutôt celle du projet, car une fois qu’un investisseur croit dans un projet, il financera l’usine s’il faut en construire une.»

- 0.3-40
Trim 3 2025
Salaire ouvriers - Ensemble DE à RU% sur dernier mois du trimestre précédent
- 1784.36+3.25
2024
Smic brut mensuel - moyenne annuelleen €/mois
- 0.87253+0.16
2 Avril 2026
Livre sterling (GBP) - quotidien£ GBP/€
Convaincre les investisseurs de la viabilité d’un projet industriel nécessite généralement de construire un démonstrateur, puis d’établir des contrats de long terme avec des clients. Ces derniers peuvent alors avoir intérêt à entrer au capital de la start-up, comme l’ont fait les multinationales américaines de l’agroalimentaire ADM et Cargill lors du tour de table de 250 millions d’euros du fabricant d’ingrédients à base d’insectes Innovafeed en 2022. «Le fait de pouvoir compter sur ces acteurs était rassurant et cela a facilité cette opération de financement», relate Damien Sauer, le directeur Europe, Moyen-Orient et Afrique de la banque d’affaires Nomura Greentech, qui avait conseillé la direction d’Innovafeed sur ce deal.
Le rôle central des financements publics
Pour financer malgré tout leur industrialisation, les start-up sont obligées finalement de frapper à toutes les portes et d’embarquer des investisseurs avec un peu plus d’appétence au risque, comme les fonds UI, GO Capital, ou encore Astanor dans l’agroalimentaire. Les gestionnaires de fortune familiale comme Otium Capital et les fonds liés aux banques BNP Paribas Développement, Mirova et Crédit Mutuel Impact se retrouvent aussi dans les tours de table, comme les entreprises SEB, Eren, Celad et Idec. Plusieurs fonds régionaux, comme Ile-de-France Réindustrialisation, sont également mobilisables.
De fait, le rôle des investisseurs publics reste souvent central pour financer les premières usines. Le fonds SPI, pour Sociétés de projets industriels, de Bpifrance est bien identifié dans ce domaine avec ses tickets de 10 à 100 millions d’euros en faveur de l’industrialisation. Tout comme la Banque européenne d’investissement avec ses capacités importantes de prêts. Financé par le système européen d’échange de quotas d’émission, le Fonds pour l’innovation constitue une autre source de financements. C’est aussi le cas du Conseil européen de l’innovation, qui peut investir jusqu’à 15 millions d’euros dans les jeunes pousses confrontées à un risque technologique important et même jusqu’à 30 millions d’euros depuis le 1er janvier.
La giga-usine, un cas à part
Le banquier d’affaires Jacques Le Pape sait le défi que représente le financement d’une usine géante pour une start-up. Sa boutique, Ceres Partners, a conseillé le fabricant de batteries Verkor dans le cadre de sa levée de fonds de plus de 2 milliards d’euros en 2023. «Une start-up part de zéro pour construire une gigafactory. On arrive très vite à des projets avoisinant le milliard d’euros. Peu d’investisseurs veulent participer à de tels projets en partant de rien», souligne Jacques Le Pape. Il faut alors procéder par étapes et se tourner vers de gros acteurs, comme EQT Ventures, le Fonds stratégique de participations financé par les assureurs français ou encore le fonds australien Macquarie dans le cas de Verkor. Mais «il est très difficile de prédéterminer les investisseurs qui vont être intéressés par ce type de projets», complète Pascal Hervé, également associé chez Ceres Partners. Comme les autres fabricants de batteries ACC et AESC, Verkor a aussi bénéficié de la garantie des projets stratégiques de Bpifrance. Celle-ci facilite le financement des premières usines de nouvelles technologies en protégeant les banques contre le risque de non-remboursement d’une partie de la dette levée.

Vous lisez un article de L'Usine Nouvelle 3740 - Mars 2025



