Tel un phare, l’usine de Ouanalao Environnement se découvre depuis la mer. La société de traitement des déchets de l’île de Saint-Barthélemy, filiale du groupe Paprec, dresse ses murs verts et son toit de tôle orangée au-dessus de l’eau turquoise de la baie de Gustavia, la « capitale ». Derrière ces murs, un four oscillant brûle des déchets à fort pouvoir calorifique pour produire de la vapeur dirigée vers les turbines de l’usine de dessalinisation d’eau de mer de Veolia, installée juste derrière. De quoi alimenter les robinets des îliens.
Car Saint-Barthélemy, caillou sec à la forte demande en eau potable, est privé de sources naturelles. « Depuis 2001, nous participons à produire environ un tiers de l’eau potable de l’île, soit plus de 355 000 mètres cubes », indique Fred Questel, le directeur du site. La technologie a été conçue par Tiru, un spécialiste de l’incinération des déchets racheté par Dalkia en 2016, lui-même acquis par Paprec en 2021. « Par un mécanisme d’autocombustion et l’introduction d’air dans le four, les déchets, qui alimentent la machine en permanence, brûlent à 210 °C. Cette combustion sert à produire chaque jour 100 tonnes de vapeur, soit environ 1 200 mètres cubes d’eau », détaille le dirigeant.
Onze recrutements en venir
L’extérieur du site est une déchetterie classique où les ordures sont triées, classées selon des filières de valorisation, puis expédiées en Guadeloupe, aux États-Unis ou en Europe, puisqu’une île ne peut pas tout valoriser sur place. Le site traite environ 22 000 tonnes de déchets par an, dont près de la moitié d’encombrants. À l’intérieur, aucune odeur de décharge ne prend au nez ou à la gorge. Pourtant, les ordures sont entassées dans un immense hangar de tôle ondulée, surplombé par une pièce vitrée d’où un opérateur manipule un bras articulé. Son travail ? Mélanger les déchets pour constituer une matière à brûler.
« Dans cette salle de commandes, des salariés se relaient 24 heures sur 24 pour surveiller que tout se passe bien dans l’usine », décrit Fred Questel. Onze nouvelles personnes seront recrutées, si possible en local car faire venir des gens de l’extérieur pose un véritable problème : les prix de l’immobilier sur l’île dite « des milliardaires » ne permettent pas à ceux qui ont des revenus « classiques » de se loger. « Même si l’on paie un opérateur entre 1 800 et 2 000 euros par mois, c’est le prix d’un studio en location ici », soupire le directeur de l’usine, en sortant de la salle de commandes.
Quelques passerelles plus loin, la chaleur fait immédiatement perler le front de toute personne qui s’y risque. « Et encore, un seul four est en activité », précise Fred Questel, ouvrant une trappe pour visualiser les flammes oscillant à l’intérieur, tandis qu’au-dessus de l’équipement, s’enchevêtrent de gros conduits d’air et de vapeur.
L’insularité, un circuit fermé
Déjà installé, le deuxième four, 15 tonnes pour 8 mètres de longueur, connaît ses derniers réglages. Pour l’accueillir, le site a dû totalement réorganiser ses flux et agrandir les bâtiments, en tenant sur le foncier disponible. « Le seul accès, c’est la mer : décharger le four du bateau et l’acheminer jusqu’à son emplacement a été une prouesse technique », se remémore le directeur. L’objectif de ces 15,5 millions d’euros d’investissement sera d’« augmenter de 50 % la capacité de production de vapeur pour dessaliniser l’eau », chiffre Fred Questel.
Mais le débouché n’est pas si assuré. « En parallèle de notre second four, la Sidem [la filiale de Veolia qui produit l’eau potable de l’île] devait, elle, se doter d’un nouvel évaporateur, mais ses travaux ont été décalés », relate Fred Questel. Sachant que le contrat d’exploitation de Veolia avec les autorités locales arrive en fin de course, Ouanalao Environnement s’est rapproché de l’autre usine voisine pour trouver un éventuel nouveau débouché.
« Nous réalisons des études de faisabilité pour voir si notre vapeur peut alimenter la centrale thermique d’EDF », explique le dirigeant. Car sur une île, on joue en circuit fermé : la production des uns alimente celle des autres. Et alors que la loi de transition énergétique demande d’atteindre l’autonomie énergétique d’ici à 2035, les déchets constituent une ressource locale non négligeable. À Saint-Barthélemy, on se veut rassurant : leur production, dopée par les rénovations incessantes des maisons des milliardaires, n’est pas près de cesser.
Le site de Saint-Barth en chiffres
- 6,5 millions d’euros de chiffre d’affaires
- 50 salariés



