Analyse

Le projet d’usine de puces de TSMC aux Etats-Unis, un pari davantage politique qu’industriel

Dans un geste de bonne volonté envers Trump, TSMC a accepté de créer aux Etats-Unis une usine avancée de puces électroniques. Le projet obéit à des considérations davantage géopolitiques qu’industrielles. Le géant taïwanais des services de fabrication de semi-conducteurs en fait une monnaie d’échange pour obtenir une exonération de l’embargo contre son client Huawei.

 

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TSMC usine Fab12 à Taïwan
Usine de puces électroniques de TSMC à Taïwan

Sous la pression de Trump, le fondeur taïwanais de semi-conducteurs TSMC, qui fabrique les puces de grands noms américains de la high-tech, dont AMD, Apple, Broadcom, Nvidia et Xilinx, a accepté de créer outre-Atlantique une usine avancée. L’investissement envisagé se monte à 12 milliards de dollars sur la période 2021 à 2029, avec la promesse de création de 13 000 emplois directs.

Au coeur de la guerre commerciale entre Etats-Unis et Chine

Donald Trump ne manquera pas d’exploiter ce succès dans sa campagne présidentielle comme le résultat concret de sa politique industrielle visant à relocaliser des productions stratégiques, essentielles à la prospérité et la sécurité des Etats-Unis. Ce n’est pas un hasard que l’Arizona, un Etat républicain faisant partie des « Swing States », ces Etats en mesure de basculer dans le camp démocrate lors des prochaines élections présidentielles, ait été choisi pour l’implantation de l’usine. Pour des arguments de coût et de compétitivité, TSMC s’était jusqu’ici toujours refusé à fabriquer les générations de puces les plus avancées de ses clients en dehors de Taïwan. Alors qu’a-t-il à gagner en se pliant à la demande de Trump ?

Selon des analystes cités par le journal EETimes, sa décision relève davantage de calculs géopolitiques que de considérations industrielles. TSMC n’a pas besoin d’une usine outre-Atlantique pour servir ses clients américains qui représentent 60 % de son revenu en 2019. Au contraire, pour des questions d’efficacité, de coût ou encore d’environnement, il a tout intérêt à le faire à partir de ses usines actuelles situées principalement à Taïwan. Car une fois fabriquées, les puces doivent être testés, assemblées et conditionnées, des opérations à fort contenu manuel réalisées souvent dans des pays asiatiques comme Singapour, la Malaisie, la Thaïlande, les Philippines ou la Chine.

Comme géant des semi-conducteurs captant plus de la moitié du marché des services de fabrication de puces en sous-traitance dans le monde, TSMC se trouve au cœur de la guerre commerciale et technologique entre les Etats-Unis et la Chine. L’administration Trump veut le contraindre à cesser ses services à Huawei.

GAGNER DU TEMPS

EETimes relève une curieuse coïncidence : le projet de TSMC est annoncé presque le même jour que le durcissement de l’embargo américain contre l’équipementier chinois des télécoms. En théorie, le fondeur taïwanais ne pourra plus fabriquer les puces de HiSilicon, le bras armé de Huawei dans les semi-conducteurs, à partir du 14 septembre 2020 sans une autorisation des autorités américaines. Il entend utiliser son projet d’usine comme une monnaie d’échange pour négocier une exonération de ces nouvelles restrictions.

L’enjeu est considérable. Huawei représente le deuxième plus gros client de TSMC après Apple, avec 14 % de son chiffre d’affaires en 2019 selon le cabinet IC Insights. Selon les analystes, le fondeur taïwanais devrait obtenir une licence du gouvernement américain pour poursuivre ses prestations dans l’activité grand public : smartphones, tablettes, téléviseurs, PC ou encore objets connectés, ce qui lui permettrait de sauver environ 10 % de son chiffres. Mais pas dans les serveurs, les datacenters, la   ou l’intelligence artificielle, des domaines vus par Washington comme faisant partie de la sécurité nationale.

La construction de l’usine devrait débuter courant 2021 pour une mise en service en 2024. Un calendrier qui laisse à TSMC le temps d’adapter sa stratégie en fonction de l’évolution de la politique aux Etats-Unis. Selon Jim McGregor, analyste au cabinet Tirias Research cité par EETimes, il est possible que le projet tombe à l’eau sous prétexte que les subventions publiques sont insuffisantes ou que le contexte de marché a changé. Comme est en train de le faire Foxconn, un autre géant taïwanais de la sous-traitance électronique, pour son projet d’usine d’écrans LCD, dans le Wisconsin, un autre « Swing State ».

Projet pas viable

Malgré l'énorme montant de l'investissement, le projet d'usine de TSMC reste modeste dans le domaine des services de fonderie des semi-conducteurs. La capacité de production prévue en 2028 est de 22 000 plaques de 300 mm par mois. Insuffisante selon les analystes. Pour que le projet soit viable, il faudrait une capacité d'au moins 45 000 plaques par mois, estiment-ils. Autant de questions qui rendent le projet de TSMC hypothétique.

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