Enquête

La France ne consomme pas assez d’électricité, et c’est mauvais signe

La demande française d’électricité stagne alors que l’offre croît. Arrêter le développement des renouvelables n'est pas la bonne réponse. Pour assurer l'équilibre du réseau et accélérer la décarbonation, il devient urgent de développer l’électrification des usages, notamment dans l’industrie.

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En 2024, le gouvernement avait fixé l’objectif de produire un million de pompes à chaleur par an en France dès 2027. Mais les fabricants se heurtent à une demande insuffisante.

Depuis des mois, EDF sonne l’alerte. En 2023, la consommation d’électricité en France est revenue à son niveau de 2000. Elle stagne depuis 2020 autour de 450 TWh. Cette stabilité est due «à la fois aux progrès de l’efficacité énergétique ces dernières années et à des actions de sobriété, mais aussi à une faible dynamique économique et à un mouvement de décarbonation à grande échelle qui ne s’est pas encore enclenché», explique Thomas Veyrenc, le directeur général du pôle finances, achats et risques de RTE, le gestionnaire du réseau électrique. «Le retard dans l’électrification est problématique pour le pays», prévient-il.

D’une part, parce que tous les programmes énergétiques récents à l’échelle nationale reposent sur une électrification des usages dans une perspective de réindustrialisation forte, notamment la relance du nucléaire. D’autre part, parce que la France «dépend des énergies fossiles à 60 %, avec à la clé un cortège de dépendances économiques considérables par rapport aux pays producteurs de pétrole», rappelle Thomas Veyrenc. L’électrification permettrait de réduire la part des énergies fossiles dans le mix et donc de gagner en souveraineté. Mais cette logique peine à trouver sa traduction dans les politiques publiques.

Une situation tenable à court terme seulement

«L’une des causes du retard de l’électrification est que, globalement, l’électricité souffre d’un déficit de compétitivité par rapport aux fossiles. Il est souvent plus intéressant de rester au gaz ou au fioul. Passer à l’électricité représente un investissement important», analyse Nicolas Goldberg, expert du cabinet Colombus Consulting. L’autre principale raison est que les politiques énergétiques publiques se concentrent sur le soutien à la production et s’intéressent très peu à la demande. «Il est encore difficile de faire passer l’idée que l’électrification constitue un investissement et non une charge», analyse Phuc-Vinh Nguyen, le chef du Centre énergie de l’Institut Jacques Delors. Or ce retard entraîne un déséquilibre entre l’offre et la demande sur le réseau. Un problème gérable à court terme «grâce à l’export», explique Thomas Veyrenc. «À moyen terme, l’enjeu économique est de voir quelles sont les capacités d’importation d’électricité des pays voisins. Elles ne sont pas infinies. Mais si la demande d’électricité ne décollait pas dans les prochaines années, à un moment, il faudrait une rétroaction sur l’offre.»

La stagnation de la demande pose également un problème économique. «Si l’on continue à développer l’offre d’électricité sans soutenir la demande, les prix de marché risquent de chuter. Cela va peser sur les résultats d’EDF, et donc sur ses capacités à investir», rappelle Nicolas Goldberg. Cela va aussi affecter les comptes publics, l’État devant soutenir les prix des renouvelables. «Renoncer à soutenir la production est un mauvais calcul économique pour l’État», ajoute l’analyste. Une solution simpliste consisterait à réduire l’offre, en limitant, voire en stoppant, le développement des énergies renouvelables. Les objectifs sur le solaire, l’éolien en mer et l’hydrogène bas carbone ont déjà été revus à la baisse dans le projet de programmation pluriannuelle de l’énergie 2025-2035, dont la publication du décret est repoussée à la fin de l’été.

Stopper les renouvelables est contre-productif

La présidente de la Commission de régulation de l’énergie, Emmanuelle Wargon, a estimé qu’il faudra «peut-être ajuster à la baisse» le rythme du développement des énergies renouvelables. Ce serait contre-productif, estiment les analystes. «Une partie de l’industrie va dépérir», prévient Phuc-Vinh Nguyen. Les ventes de véhicules électriques ont déjà reculé en Europe de 6 % en 2024. L’industrie de l’éolien en France reste fragile. Les projets de gigafactories dans l’Hexagone pourraient être abandonnés à cause de la frilosité des investisseurs. Sans parler des fabricants de pompes à chaleur, qui ne peuvent pas suivre l’objectif gouvernemental d’en produire un million par an dès 2027, faute d’un marché pour les écouler.

La solution pour sortir rapidement de cette situation est pourtant connue : développer la demande. EDF a l’ambition d’y contribuer, en créant 150 TWh de demande additionnelle d’électricité, par rapport à 2023, d’ici à 2035, dans l’industrie, le véhicule électrique et le chauffage. Cet objectif n’est pas soutenu par un plan d’action pour l’instant. Le plus efficace à court terme consiste à accélérer l’électrification de l’industrie. «Nous avons octroyé des droits d’accès au réseau, d’ici à 2030, pour plus de 21 GW, à 140 projets industriels, dont certains liés aux datacenters et à l’hydrogène. Il suffirait qu’un quart d’entre eux se concrétise pour avoir une augmentation importante de la consommation, ainsi qu’une véritable réindustrialisation et électrification», remarque Thomas Veyrenc. Si ArcelorMittal concrétisait son investissement dans un four électrique à Dunkerque, ce serait un excellent signal. #

l’Europe aussi en panne d’électrification

La France n’est pas la seule à prendre du retard dans l’électrification. «On constate la même chose au niveau européen, avec une consommation d’électricité qui stagne à 23 % depuis 2003», observe Phuc-Vinh Nguyen, le chef du Centre énergie de l’Institut Jacques Delors. En cause, notamment, un manque d’équilibre de la politique fiscale, qui avantage l’utilisation des fossiles. «Il y a une volonté de réviser la fiscalité de l’énergie, mais il faut l’unanimité des Vingt-Sept, et il n’est pas sûr que tous les États jouent le jeu.» De plus, le processus prendra du temps. «L’électricité souffre également d’un problème de signal-prix, du contexte géopolitique et des messages envoyés aux consommateurs, comme le rétropédalage sur le pacte vert européen, laissant à penser qu’on est prêt à revenir sur la fin de la vente des véhicules thermiques en 2035», poursuit l’expert. Les mesures d’accompagnement de l’électrification des usages industriels ne seraient globalement pas à la hauteur. #

 

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Vous lisez un article de L'Usine Nouvelle n°3743 - Juin 2025

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