Entretien

"La biotech industrielle évolue à une vitesse phénoménale", décrit Michael Krel, partenaire chez Sofinnova

Plusieurs sociétés de biotechnologie et de chimie verte passent ces derniers mois à l'échelle industrielle. En coulisses, les investisseurs s'intéressent de plus en plus au secteur. Michael Krel, partenaire en charge du fonds biotechnologies industrielles chez Sofinnova Partners, qui va lancer sous peu un nouveau fonds dédié, revient sur le développement du secteur.

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Dans le domaine des biotech industrielles, "l’amélioration va plus vite que la loi de Moore : les coûts de la biotech sont divisés par plus de deux tous les dix-huit mois", calcule Michael Krel, partenaire chez Sofinnova Partners.

L'Usine Nouvelle - Sofinnova est plus connu pour investir dans les biotechnologies médicales. Comment s’est positionnée la société dans les biotechnologies industrielles ?

Michael Krel - Au milieu des années 2000, nous avons décidé de nous focaliser sur les sciences de la vie, sur le volet thérapeutique mais aussi sur les biotech industrielles. A l’époque, les Etats-Unis n’avaient pas encore le gaz de schiste, mais travaillaient sur leur indépendance énergétique et il y avait une très forte volonté de développer les biocarburants et la chimie renouvelable. Comme nous avons toujours un œil aux Etats-Unis, nous nous sommes engagés très précautionneusement, avec un petit fonds d’amorçage de 23 millions d’euros, dès 2012. Nous avons notamment investi dans DNA Script, dès le premier tour de table. En 2017, nous avons levé un fonds plus classique, de 125 millions d’euros, qui se définissait comme alternative au carbone fossile. Nous avons fait 10 investissements, répartis à un tiers en France, un tiers en Europe et un tiers en Amérique du Nord. C’est le fonds qui a investi dans Afyren. Nous allons en lancer un nouveau, très vite, et significativement plus important. Il sera axé sur les biotechnologies pour le développement durable dans quatre verticales : l’agriculture, l’alimentation, la chimie et les matériaux.

Vous intervenez plus en phase de démarrage industriel désormais?

Nous faisons du sur-mesure. La règle générale, qui reste flexible, est d’investir quand on voit un deal extra et que nous sommes convaincus de l’équipe. Typiquement, nous investissons des tickets de 1 à 10 millions d’euros, en fonction de la maturité de la société, et nous pouvons aller jusqu’à 15 millions par entreprise au cours de son développement. Notre doctrine est d’arriver assez tôt pour avoir une influence sur la société, et que la technologie et l’ambition soient exceptionnelles. Nous investissons moins dans les phases de développement plus avancé. Afyren fait partie des cas où nous sommes arrivés assez tard, alors que la technologie était déjà pas mal développée. En 2018, ils finalisaient le démonstrateur industriel, ils étaient déjà 15 personnes. En France et en Europe, nous privilégions des investissements en phases précoces, car elles requièrent un niveau de collaboration et de confiance très importants. A cette étape, la distance et le décalage horaire sont potentiellement un handicap. C’est pourquoi en Amérique du Nord nous investissons en général dans les phases un peu plus avancées.

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Le secteur des biotechs industrielles a émergé au début des années 2000 avec de grandes ambitions dans la substitution de produits pétroliers, sur de grands marchés, avant que les prix bas du pétrole, depuis la crise de 2008-09, ne coupent l’élan et repositionnent les carburants durables sur des marchés de niche. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Le monde a aussi beaucoup changé en 20 ans. De madame Michu jusqu’au comex de BASF, tout le monde a compris qu’on ne peut pas continuer comme ça.

Nous n’avons jamais cru aux biocarburants, ce n’est pas un business de venture. D’ailleurs, beaucoup de sociétés, comme Deinove, ciblaient les biocarburants avant de se repositionner sur des marchés plus spécifiques. Il y avait beaucoup d’enthousiasme et de naïveté. Ce qui a énormément changé, ce sont les coûts et les temps de développement. La biotechnologie évolue à une vitesse phénoménale. En 2000, le premier génome humain est séquencé, c’était un coût de 1 milliard de dollars. Aujourd’hui pour 50 ou 100 dollars, vous pouvez obtenir le séquençage de votre génome. En 2013, vous avez aussi la mise au point de Crisper-Cas9, les ciseaux moléculaires. L’amélioration va plus vite que la loi de Moore : les coûts de la biotech sont divisés par plus de deux tous les dix-huit mois. Moralité, il y a vingt ans, il fallait 500 millions de dollars et quinze ans pour développer un procédé biotechnologique, ce qui n’a de sens économique que si vous visez un marché de 5 à 10 milliards de dollars. Aujourd’hui, vous pouvez attaquer des marchés moindres mais plus nombreux. Les boites se sont repositionnées sur des segments qu’elles n’auraient pas pu faire il y a quelques années seulement. Il y a un foisonnement dans les ingrédients alimentaires, les cosmétiques, les produits de performance, les additifs…

Les marchés sont plus petits, mais vous pouvez les multiplier. Il y a vingt ans, tout le monde parlait de molécules drop-in, pour se substituer à des molécules pétrosourcées existantes, car les investisseurs ont souvent peur des nouveaux produits. Or, en chimie, il n’y a jamais de « me-too », et si des molécules sont à 99,9% identiques, c’est souvent le 0,1% qui compte. Il y a toujours du drop-in, en revanche beaucoup d’acteurs parviennent à des produits plus performants qui peuvent créer de la valeur sur des marchés. Biotalys, par exemple, fait de nouveaux pesticides respectueux de l’environnement et biodégradables. Le monde a aussi beaucoup changé en vingt ans. De madame Michu jusqu’au comex de BASF, tout le monde a compris qu’on ne peut pas continuer comme ça. Quand je travaillais chez Metabolic Explorer en 2007, j’avais assisté à une conférence sur la chimie renouvelable, avec une présentation de BASF qui prônait le charbon car il y avait 200 ans de réserves. Ce temps est révolu.

Plusieurs acteurs français passent à l’échelle industrielle, comme Afyren, MetEx, ou Global BioEnergies. Sentez-vous une accélération ?

Dans 5 ans, Unilever aura basculé toutes ses gammes d’ingrédients. Cette réflexion profonde qui s’opère pour ressourcer les matériaux est surprenante.

Plusieurs entreprises sont arrivées à maturité, c’est une super bonne nouvelle. Spécifiquement, en France, l’outil SPI (Sociétés de projets industriels, ndlr) de Bpifrance a eu le bon goût de beaucoup s’intéresser aux biotech industrielles et de chimie verte, il y a aussi deux ou trois initiatives sur les farines d’insectes pour les protéines alternatives. On commence à arriver à une réalité industrielle et après ce sont des cercles vertueux. Les investisseurs voient des boites qui arrivent, font des partenariats plus tôt. On voit aussi se développer du contract manufacturing, avec la plateforme ARD à Pomacle. Aujourd’hui, c’est presque impossible de travailler avec eux tant leur carnet de commandes est plein. Tout cela montre bien l’engouement. On le voit aussi du côté des industriels et des grands donneurs d’ordre. Dans cinq ans, Unilever aura basculé toutes ses gammes d’ingrédients. Cette réflexion profonde qui s’opère pour ressourcer les matériaux est surprenante. Il y a un effet de fonds qui vient rattraper la technologie.

D’un point de vue européen et mondial, comment se positionne la France ?

En Europe, quelques autres pays sont en pointe, comme la Belgique et les Pays-Bas. Historiquement ils ont beaucoup de biotechs et d’entreprises sur l’agroalimentaire et l’agriculture, avec des liens forts avec de grandes universités. Au Royaume-Uni, on trouve une spécialité en biologie synthétique, très liée à l’informatique. En Amérique du Nord, on trouve aussi beaucoup de choses, et beaucoup d’argent, mais finalement quand on sépare le bon grain de l’ivraie, tout n’est pas mieux qu’en Europe. Il y a eu de très fortes introductions en Bourse ces derniers mois, avec des valorisations de 8 à 10 milliards de dollars, mais il existe des signaux d’alerte sur des dérives. En termes de maturité industrielle et d’arrivée réelle sur le marché, comme MetEx, Afyren ou Global BioEnergies, nous n’avons pas à rougir en France.

En termes de maturité industrielle et d’arrivée réelle sur le marché, comme MetEx, Afyren ou Global BioEnergies, nous n’avons pas à rougir en France.

Y-a-t-il assez de financements publics et privés ?

L’écosystème de financement en France aide le tissu local. Il y a plein d’opportunités pour l’amorçage. Pour ce qui est de la maturation, il y a le SPI ou des fonds significatifs, comme le nôtre chez Sofinnova. Mais il faut avoir plus d’acteurs capables de mettre 5 à 20 millions d’euros en syndication pour financer l’étape d’après. Nous ne sommes pas si mal lotis, en France, en termes de financement public. Sur le financement privé, on voit des choses se développer. Sofinnova est unique dans son positionnement avec nos quatre verticales, alors qu’on va plutôt voir des acteurs venir par verticale, comme des gens spécialisés dans l’alimentation, ou alors en chimie ou en matériaux. On commence aussi à avoir des gros fonds aux Etats-Unis et en Europe, notamment en Allemagne. En food et agriculture, c’est déjà structuré, en matériaux ça commence, en chimie les gens se souviennent encore de l’argent perdu à la fin des années 2000. Ils sont prêts à revenir, mais attendent de voir. Quand ces entreprises gagneront de l’argent, ça va débloquer tout un tas de chose sur ces domaines.

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