Le chimiste français Global BioEnergies innove avec une gamme de maquillage biosourcé

Spécialiste de la biologie industrielle, Global BioEnergies vient de lancer une gamme de maquillage longue durée avec la spécificité d’atteindre 90% de naturel grâce à une molécule biosourcée. Ce qui fait de cette gamme la seule au monde sur ce segment. Derrière ce projet se profile un véritable déploiement industriel, en particulier dans les biocarburants d’aviation.

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La gamme de cosmétiques du chimiste Global BioEnergies, centrée autour d'isododécane biosourcé, sera lancée en juin 2021.

Cela débute ce 14 juin par une gamme pour les yeux, avec des ombres à paupières et des mascaras, puis en septembre avec des rouges à lèvres liquides. Commercialisée en digital, la gamme Last (Colors That Last) est d’abord déployée en France, puis au Royaume-Uni à partir de 2022. Sa première particularité provient de l’industriel, Global BioEnergies, spécialiste de la biologie industrielle et de la chimie verte. Seconde particularité : cette gamme de maquillage longue durée atteint 90% de naturalité. Un taux inimaginable sur ce segment cosmétique en raison d’un composant essentiel, l’isododécane, uniquement d’origine pétro-sourcée. Jusqu’à présent.

Depuis sa création en 2008, Global BioEnergies est focalisé sur l’isobutène, un intermédiaire chimique utilisé dans de multiples secteurs industriels, comme les carburants, le caoutchouc butyle, et même certains plastiques. Au lieu de l’obtenir à partir du pétrole, l’entreprise a mis au point un procédé de fermentation, à l’aide de bactéries modifiées, pour le produire à partir de sucres issus du végétal (betteraves, canne à sucre, paille de blé, résidus forestiers…). Un procédé vert mais plus cher et qui peine face à un prix du pétrole trop bas et fluctuant pour s’imposer économiquement ces dernières années. Sauf dans le secteur des cosmétiques, plus enclin, sous la pression des consommateurs, à miser sur des produits plus chers mais à plus forte valeur ajoutée et à un profil plus durable, plus naturel. Comme la plupart des acteurs de la chimie verte, Global BioEnergies a ainsi ciblé les applications dans les cosmétiques.

Isododécane biosourcé

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Dans ce segment, l’entreprise a concentré ses efforts sur un dérivé spécifique de l’isobutène, l’isododécane, un "très grand ingrédient des cosmétiques, en particulier dans le maquillage, la dermo-cosmétique, l’hygiène et les soins des cheveux", commente Marc Delcourt, cofondateur et directeur général de Global BioEnergies. Dans le domaine du maquillage, dont la valeur du marché mondial atteint 41 milliards d’euros par an, le quart du marché concerne les produits à longue tenue, efficaces durant 24 heures environ. Dans ce vaste segment, l’isododécane représente de 30% à 40% de la composition actuelle de ces produits de maquillage longue durée. Florence Thueux, directrice business développement, décrit cet ingrédient comme un "très bon solvant utilisé depuis plus de 50 ans et pour lequel il n’y a pas du tout de substitut au pétro-sourcé, jusqu’à nous". Ajoutant qu’avec cet "isododécane qui est le seul totalement naturel, cela permet d’atteindre plus de 90% de naturalité dans ces produits".

Opportunité avant les biocarburants

Global BioEnergies n’était pas prédestiné à se lancer en cosmétiques directement. De ses installations de R&D à Evry (Essonne) jusqu’à la mise en service d’une unité pilote à Pomacle-Bazancourt (Marne) en 2015 puis à celle d’une unité de démonstration à Leuna, en Allemagne, en 2017, d’une capacité de 100 tonnes par an, l’entreprise envisageait de franchir l’étape industrielle avec de grandes usines pour ses productions d’isobutène, en ciblant un marché colossal : les biocarburants. L’isododécane pouvant s’incorporer jusqu’à 50% dans le kérosène. "Notre unité allemande n’avait pas de vocation commerciale au départ pour de grands volumes. Mais c’est une échelle commerciale pour la cosmétique", précise Marc Delcourt. Car comme une tonne d’isobutène permet de produire plusieurs centaines de milliers de produits de maquillage, "l’idée a germé", ajoute le dirigeant.

Après avoir validé la conformité, la qualité et la performance de la gamme, Global BioEnergies a mis en place la chaîne de production. Produit à Leuna, l’isobutène, qui se présente sous forme de gaz, est expédié en France par citernes de 300 kilos dans la vallée du Rhône, le couloir de la chimie, où il est transformé en "isododécane de haute pureté par une chaîne de façonniers. Puis cet ingrédient est acheminé à notre façonnier spécialiste de la formulation en produits de maquillage, de l’embouteillage et de l’ensachage", détaille Marc Delcourt.

Point de départ, pas d'arrivée

Pour le lancement commercial, l’entreprise part sur une production de quelques millions d’unités dès cette année. Mais planifie déjà plus de 10 millions en 2022 et aux environs de 200 millions d’unités en 2023. Ces chiffres comprennent la production pour la gamme Last mais également la fabrication d’isododécane pour des unités produites par des tiers, car Global BioEnergies compte mettre à disposition son ingrédient biosourcé pour d’autres producteurs de maquillage. Comme L’Oréal, par exemple, actionnaire depuis 2019 avec désormais 15% du capital, mais qui aurait besoin de très grands volumes. Ce qui nécessitera une forte montée en échelle.

Marc Delcourt souligne qu’il s’agit "d’un point de départ, pas d’un point d’arrivée. Notre premier objectif, c’est la preuve de concept et un peu de chiffre d’affaires mais aussi de propager cette innovation à l’ensemble des acteurs du domaine, d’abord du maquillage puis dans les autres segments adjacents en cosmétique". Comme les soins de la peau et les soins capillaires. Dans cette optique, l’entreprise songe déjà à une unité de taille industrielle, via un investissement de l’ordre de 10 millions d’euros pour les ingrédients de maquillage, permettant aussi de tester les marchés suivants dans la cosmétique.

Tremplin pour les biocarburants d'aviation

Mais l’ensemble de ce projet sera aussi un tremplin pour le déploiement de l’isododécane dans les carburants d’aviation, qui reste la principale cible du développement de Global BioEnergies. L’entreprise ambitionne une usine d’une capacité de 10 000 tonnes par an, qui pourrait éventuellement être implantée en France à l’horizon 2024-2025, pour pouvoir "tester le marché du jet-fuel", souligne Marc Delcourt. Avec en ligne de mire des usines de 100 000 tonnes par an si ce marché décolle. Entre-temps, il s’agira d’améliorer encore les procédés de production, donc de baisser encore les coûts, et d’espérer voire la demande en biokérosène enfin s’envoler.

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