Entretien

[Made in France] Voici la carte des 310 sites industriels et laboratoires dédiés à la chimie du végétal

La filière industrielle de la chimie du végétal est en pleine expansion en France, privilégiant le recours à des matières premières végétales et donc renouvelables pour la production de molécules d’intérêt dans une multitude de secteurs, souvent en substitution de molécules dérivées du pétrole. L’Association chimie du végétal (ACDV) dénombre aujourd’hui 310 sites industriels et laboratoires de chimie focalisés sur ce segment en pleine expansion, sur une carte dévoilée en primeur sur le site de l'Usine Nouvelle. Tour d’horizon avec François Monnet, le président de l’ACDV.

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La chimie du végétal bénéficie aujourd'hui d'une croissance de 5%, le "résultat des efforts faits par les industriels, soutenus par les pouvoirs publics depuis 10 ans", comment François Monnet, président de l'ACDV.

L'Usine Nouvelle - Aujourd’hui que représente la chimie du végétal en France ?

François Monnet - C’est une filière déjà présente et en développement, qui s’étend de l’amont, donc des ressources végétales à transformer, jusqu’aux consommateurs. C’est une filière d’approvisionnement en matières et matériaux qui sont ensuite formulés en produits dans une multitude de secteurs. En France, la chimie du végétal c’est environ 10 milliards d’euros de chiffre d’affaires, ce qui représente de 10 à 12% de la production chimique en France, d’où un nombre d’emplois non négligeables. On parle de 165 000 emplois directs et indirects dans la filière globale. Cette industrie vient en complémentarité des usages habituels du végétal, que ce soit l’alimentation et la construction. Dans notre périmètre, nous n’englobons pas les biocarburants ni les produits sans transformation de la matière, comme le bois d’œuvre.

Comment évolue le secteur en France ?

Il bénéficie d’une croissance annuelle de 5%. Cela signifie qu’on développe des installations nouvelles tous les ans. Cette croissance est le résultat des efforts faits par les industriels, soutenus par les pouvoirs publics depuis dix ans. C’est une industrie de temps long, nous ne sommes dans le monde numérique mais dans celui de la matière. Le pays récolte ce qu’il a semé depuis dix ans, en R&D, à travers tous les pôles de compétitivité et les entrepreneurs qui ont investi. Aujourd’hui, le Plan de relance nous a identifiés comme l’une des dix technologies clés pour les marchés du futur, qui doit bénéficier d’une stratégie d’accélération, laquelle est en cours d’élaboration. Certains acteurs ont déjà proposé des dossiers dans le cadre de ce Plan de relance et parfois obtenu des soutiens. Il y a une vraie éclosion d’une nouvelle vague, positive et industrielle.

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Vous recensez 310 sites industriels et laboratoires de chimie du végétal en France. Comment évolue ce périmètre industriel ?

Il est en explosion. La cartographie que nous publions ce mois révèle la vitalité de notre filière, et une tendance lourde : quel que soit le secteur d’application (cosmétiques, emballages, détergence, bitumes, construction, ….), le recours au végétal comme matière première devient un incontournable. Cela permet aux industriels implantés en France de répondre aux nouvelles attentes des consommateurs qui sont en demande forte de plus de végétal et globalement plus de « naturalité ». L’étude IFOP/ ACDV, réalisée l’an dernier, en est la parfaite illustration : elle souligne que 87% des Français ont une image positive des produits biosourcés.

La carte des acteurs français : 

Géographiquement, le réseau industriel est très étendu partout en France. Quelle lecture faites-vous de ce maillage ?

La carte ne peut pas être disjointe de la géographie du sol français. C’est moins facile dans les zones de montagne par exemple, et il y a un croisement entre une base chimique ou végétale à valoriser. Souvent, on voit des unités qui viennent s’adjoindre à des sites préalablement biosourcés, mais aussi sur des anciens sites de raffinage et de chimie, comme la plate-forme de Carling (Moselle) qui accueille des projets de chimie verte.

Ce maillage n’est-il pas trop éclaté à l’heure où l’on valorise les clusters ?

Il y a quand même des zones denses de la chimie autour de Lyon (Rhône) ou de Clermont-Ferrand (‎Puy-de-Dôme), des zones dans le Grand Est, comme autour de Reims, et les Hauts de France, dans les Landes autour de la filière bois, avec des regroupements dans les compétences, les installations et les ressources en matières premières. Les pôles de compétitivité aident aussi au maillage. Cet éclatement est plutôt un avantage car on exploite des ressources locales, qui viennent en complément d’autres industries biosourcées, comme l’alimentation ou la construction. Cela offre plus de débouchés aux matières premières agricoles, plus d’emplois locaux, ce sont des facteurs de revitalisation industrielle des territoires, et une optimisation des bassins d’emplois.

Quels sont les marchés actuels et les secteurs porteurs ?

Certains marchés sont déjà largement convertis, comme les cosmétiques et les soins de la personne où l’on recherche le biosourcé. Un autre marché important est celui de la détergence, à base de tensio-actifs souvent dérivés d’huiles ou de sucres. Des secteurs continuent à pousser, comme l’emballage, et d’autres montent fortement, comme l’agriculture durable, avec le biocontrôle et la biostimulation, et tout ce qui concerne les produits pour le bâtiment, comme la peinture, l’isolation, les revêtements de toits.

Le secteur de la chimie du végétal a beaucoup souffert de l’effondrement du prix du baril de pétrole en 2008-2009. Quel fut l'impact de la chute des cours en 2020 et du niveau de prix qui demeure faible ?

C’est différent. D’abord, les entrepreneurs ont appris des difficultés de la fin des années 2000. Surtout ceux qui s’étaient lancés dans les biocarburants, des marchés où la différenciation est très faible, où la loi est faite par le fossile, et qui nécessitent une grande base et une grande souplesse industrielles. Mais la chimie du végétal a cette notion de fonctionnalité, de valeur ajoutée. Certains ont visé la reconversion des compétences acquises pour la production d’une molécule. Qu’on la brûle pour de l’énergie ou qu’on l’utilise dans un produit cosmétique, c'est la même et 90% du travail est fait. Transformer des matières que le pétrole ne peut pas produire, comme certaines molécules longues de l’oléochimie, produire des molécules plus fonctionnelles et avec moins d’impact sur l’environnement, cela répond aussi à une préoccupation de plus en plus prégnante chez les consommateurs. La chimie du végétal s’inscrit dans l’économie circulaire car elle est basée sur la gestion de flux et non sur l’érosion de stocks, comme le fossile. Dans les flux offrant un bilan neutre pour la planète, le seul flux renouvelable, c’est le végétal car c’est un stock qu’on reconstitue par circularité des matières.

L’innovation a aussi contribué à mieux amortir ?

Oui, entre les deux crises, il y a dix ans d’avancées technologiques, beaucoup d’innovations, et un business model plus tourné vers des marchés à plus haute valeur ajoutée. En parallèle les formulateurs ont fait des progrès, comme en peinture par exemple, avec des résines biosourcées qui ne jaunissent pas. La concurrence avec le prix du baril n’est pas moins importante mais les acteurs de la chimie verte ont quitté les segments de l’énergie pour des segments à plus haute valeur ajoutée, en répondant à des critères très exigeants et en apportant une différenciation en termes d’usage. Tout en répondant à des préoccupations environnementales et à des valeurs sociétales de circuits plus courts, d’emplois plus locaux.

L’ACDV évoque l’objectif de faire de la France un leader européen. Comment se positionne-t-elle aujourd'hui en Europe ?

Il y a des particularités par pays en fonction de leur histoire industrielle et de leurs ressources. La Scandinavie est en pointe dans les biotechnologies et la transformation du bois. L’Allemagne valorise ses ressources et sa forte présence en chimie, comme le Benelux. La France monte en puissance et a du potentiel. Ensemble, l’Allemagne et l’Italie disposent d’une surface agricole utile et de forêt à peine plus grande que celle de la France. Par contre, d’après Eurostat, ces deux pays pèsent ensemble pour plus de 30% de la bioéconomie européenne alors que la France est à 14%. On devrait se pencher sur cet indicateur, définir où sont les gisements que l’on n’exploite pas, et mettre en place des politiques publiques et des initiatives permettant de mieux utiliser les ressources françaises car nous sommes en Europe la première agriculture, la deuxième chimie et la troisième forêt. Nous avons des atouts. La France doit se mettre en ordre de bataille de manière structurante.

Ce sont les seuls atouts de la France pour la chimie du végétal ? Et quels sont les écueils ?

Dans les atouts, en plus des ressources agricoles, il y a une vraie base industrielle, et des compétences de pointe sur le territoire aussi bien en chimie qu’en biotechnologies. Mais il y a un déficit de connaissance de ces produits par le consommateur, et nous avons aussi besoin d’une meilleure compréhension des difficultés de ces industries de temps longs. Cela nécessite des efforts de collaboration avec les pouvoirs publics pour gérer dans la durée ces industries, pour éclaircir certaines zones grises réglementaires, pour valoriser l’apport environnemental de ces produits, et pour bien accompagner les projets. Ce sont souvent les projets qui doivent se conformer à l’administration, mais pas toujours l’administration qui se met au service du projet.

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