Entretien

« L'industrie de la santé est un secteur de sortie de crise », affirme Frédéric Collet, le président des Entreprises du médicament

Frédéric Collet, le président du Leem, Les Entreprises du médicament, voit dans la crise sanitaire une opportunité pour la France de repositionner son industrie de santé.

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Frédéric Collet est le président du Leem.

L'Usine Nouvelle. - Le gouvernement a présenté le 9e Conseil stratégique des industries de santé (Csis), lancé début février, comme une grande ambition et non un exercice classique. Sentez-vous une impulsion particulière ?

Frédéric Collet. - Je pense que le terme de grande ambition est exactement le bon. Nous avons été élus parmi les cinq secteurs stratégiques du plan de relance et identifiés comme prioritaires. D’abord, parce que nous avons démontré notre capacité exceptionnelle de mobilisation, en assurant tous nos métiers. Pas une boîte de médicament n’a manqué pendant cette crise en dépit, parfois, de tensions très fortes. Nous avons aussi été capables de nous mobiliser pour la mise au point de traitements et de vaccins. Il s’est passé moins d’un an entre l’alerte du gouvernement chinois sur le risque pandémique et l’autorisation des premiers vaccins. C’est une séquence unique, exceptionnelle, qui nécessite normalement entre sept et dix ans. Et pendant ce temps, la recherche et le développement des autres programmes se sont poursuivis, nous avons maintenu les effectifs, toutes nos usines ont tourné. Quand on parle des entreprises du médicament, ce n’est pas que la big pharma. Sur 260 adhérents au Leem, la moitié sont de très petites ou moyennes entreprises de moins de 150 salariés. Tout le monde a été impliqué.

La crise a fait surgir de nombreuses critiques. Le pays de Pasteur ne dispose toujours pas d’un vaccin conçu en France. Ne serait-ce pas inquiétant ?

Une crise est révélatrice des forces, qu’on ne soupçonnait parfois pas, comme la résilience et la capacité de mobilisation, mais aussi des fragilités. Notre secteur, prioritaire aujourd’hui, a été considéré pendant au moins dix ans comme une variable d’ajustement de la politique de santé. Nous avons perdu en compétitivité. La France est reconnue pour la qualité de ses chercheurs, avec une capacité de recherche publique absolument exceptionnelle. Les deux tiers de la recherche sont aussi menés par les entreprises. La santé fait partie des trois secteurs qui investissent le plus en recherche. Pour autant, nous avons perdu en compétitivité, avec cette incapacité à faire fructifier cette recherche publique et privée. Les silos empêchent la fluidité et les collaborations. Il faut créer davantage de passerelles entre l’une et l’autre. Nous avons aussi perdu en recherche appliquée. Nous étions le premier pays européen en termes de recherche clinique, nous sommes devenus le quatrième. Sauf sur le cancer où nous faisons preuve d’une réelle mobilisation et sommes les seconds. Quelque 1 000 essais cliniques se déroulent en moyenne chaque année sans impliquer la France. Dans ce marché concurrentiel, le poids des délais administratif nous pénalise. Entre la demande pour un essai clinique et l’inclusion du premier patient, il faut compter 204 jours alors qu’en Espagne c’est 189 jours.

En production, la France est aussi passée, entre 1995 et 2008, du premier au quatrième rang européen. Pourquoi ?

Nous nous plaçons derrière la Suisse, l’Allemagne et l’Italie, car ces pays ont mobilisé des ressources et ont mené une politique cohérente. La France, elle, souffre d’une régulation très sévère et d’une fiscalité extrêmement lourde tant sur nos entreprises que sur notre outil industriel. Nous sommes en effet assujettis à huit taxes sectorielles, générant un taux global d’imposition sur les entreprises pharmaceutiques en France supérieur de 16 à 72 points avec celui de nos principaux voisins européen. La régulation du prix du médicament est aussi à prendre en considération. Sur les dix dernières années, l’enveloppe médicament [dans les comptes sociaux, ndlr] a été maintenue parfaitement stable. En pleine période d’innovation, il n’y a eu aucune croissance des dépenses, et le poids du remboursement des médicaments dans les comptes de l’Assurance-maladie est passé de 13,3 % à 11,5 %. Cela a eu un effet sur la compétitivité de notre industrie. En 2019, 61 autorisations européennes de mise sur le marché ont été délivrées. Mais sur ces nouveaux médicaments, seuls cinq ont été fabriqués dans l’Hexagone.

Que pensez-vous de la volonté de réintégrer en France la chaîne amont, celle des principes actifs ?

La politique industrielle repose d’abord sur la compétitivité. Pour préserver notre outil mature, dont 80 % sont fondés sur des molécules chimiques et donc fortement exposés à la concurrence internationale, cela passe par deux outils : les politiques de prix et fiscales, et l’attractivité. Un moyen également pour s’assurer d’attirer la production des molécules de demain. Un autre enjeu essentiel est celui de la cohérence des mesures. Si l’on crée des mesures d’attractivité, il faut faire en sorte que la régulation ne vienne pas les contrecarrer. Il est possible de rebâtir en France un outil industriel pour les principes actifs. Mais ce n’est pas qu’une politique nationale, on parle là d’autonomie au niveau de l’Europe. On ne pourra le faire qu’à la condition d’autoriser une certaine croissance. Si l’on rebâtit un outil industriel sans assurer la compétitivité, les molécules matures continueront d’être produites en Inde et en Chine.

Vous pointez la régulation des prix. Mais n’est-elle pas nécessaire, que ce soit pour pondérer l’efficacité réelle de certains médicaments ou pour éviter les dérives sur les marchés où les prix sont libres, comme aux États-Unis ?

La régulation est nécessaire. Mais sur la période 1990-2015, le coût de la vie en France a augmenté de 53 % quand le prix du médicament a reculé de 34,6 %. Et ce, alors que nous avons accueilli des innovations majeures durant cette période, comme les traitements contre l’hépatite C, qui permettent désormais de guérir et de supprimer le poids des traitements chroniques, ou de nouvelles thérapies contre les cancers. Malgré tout, aucune marge de manœuvre de croissance sur le chiffre d’affaires des médicaments remboursés n’a été accordée à nos entreprises. Depuis son arrivée à la présidence, Emmanuel Macron considère la santé – qui est devenue la priorité des Français –, comme un secteur de sortie de crise. Il nous a octroyé une croissance de 0,5 %, mais celle-ci se compare à des taux de 2 à 5 % dans d’autres pays. Or, quand une entreprise investit, elle ne regarde pas un seul élément. Cela se joue sur la cohérence de l’ensemble des mesures. C’est indispensable pour faire de la recherche, du développement, de la production et pour assurer l’accès au médicament. Aujourd’hui en France, le délai entre l’autorisation de mise sur le marché et la commercialisation est de 566 jours quand il n’est que de 127 jours en Allemagne...

Pourquoi des délais si longs ?

Ce sont des délais administratifs indirectement liés à cette hyper régulation et au temps de négociation des prix. Comme le secteur est désormais identifié comme stratégique et prioritaire, nous avons déjà observé des inflexions importantes dans le cadre du projet de loi de financement de la Sécurité sociale et le dernier Csis, c’est encourageant. 

Dans la course aux vaccins, les biotechs jouent un rôle déterminant. Faut-il en conclure que, malgré leurs moyens, les grands laboratoires ne savent plus innover ?

Il ne faut surtout pas dire ça. Il faut prendre la question différemment. L’innovation peut prendre des formes totalement différentes. En France, les entreprises de la santé investissent 10 % de leur chiffre d’affaires en recherche, certains grands laboratoires jusqu’à 20 %. Et les stratégies sont différentes. Certains laboratoires investissent dans des capacités en propre, d’autres dans les collaborations, et ce n’est pas exclusif. Avec la crise, nous avons vu émerger des collaborations totalement inédites dans les vaccins, entre la big pharma et les biotechs, entre les grands laboratoires entre eux, entre la big pharma et des partenaires académiques, entre biotechs. Aujourd’hui, la recherche n’est plus une course en solitaire, mais un exercice de collaboration, que ce soit sous forme d’acquisitions, de collaborations, d’échanges de technologies ou de savoir-faire. Les verrous sont en train de sauter. Jamais la collaboration n’a été aussi forte, c’est l’un des enseignements de cette crise.

Le Leem souligne l’importance de la bioproduction. N’est-il pas déjà trop tard?

Évidemment non, surtout quand vous voyez le nombre de biotechs en France. Nous avons environ 1 500 start-up dans la santé, en grande partie dans le domaine du cancer. Il y a un savoir-faire, une réelle expertise médicale, scientifique et technologique dans l’Hexagone. Mais il faut garder cet ensemble sur notre territoire. Cela passe par plus de financement et d’accompagnement. Le métier des entreprises du médicament est un métier à risque, car la science est par nature incertaine. Certains laboratoires ont réussi dans les vaccins, d’autres non, il y a une part d’incertitude. Sur 10 000 développements de molécules, un seul aboutit en médicament... Pour des petites entreprises qui n’ont que deux ou trois molécules en portefeuille, il faut l’accompagnement nécessaire pour la montée en échelle, avec des ressources et un écosystème dense. C’est indispensable.

Actuellement, avec les aides publiques consenties, n’est-ce pas le bon moment pour un rebond de l’industrie française de la santé ?

Je suis absolument convaincu que l’industrie de la santé est un secteur de sortie de crise, et aujourd’hui je me réjouis de cette reconnaissance. Des mesures sont en train d’être portées, à travers le Csis en particulier, la feuille de route est extrêmement importante, et nous devons travailler pour délivrer tout le potentiel. Les cinq axes retenus dans le Csis – renforcer la recherche fondamentale, catalyser l’innovation, accélérer l’accès au marché des traitements innovants, renforcer l’industrialisation et les formations – vont exactement dans ce sens-là. La crise a fonctionné comme un révélateur de forces et de fragilités, et je suis tout à fait optimiste. Nous avons devant nous une opportunité. Ce serait un gâchis énorme de passer à côté.

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