Avec la première vague épidémique du printemps, la demande pour certains produits anesthésiants a explosé de 2 000% ! Au point que les difficultés d’approvisionnement et les risques de rupture de médicaments ont battu tous les records. À l’automne, l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) dénombrait quelque 2 400 cas de tensions d’approvisionnement et risques de rupture de commandes, contre 1 504 en 2019 et 44 seulement en 2008.
Cette évolution, certes accrue par la flambée épidémique, indique que le mal est structurel. Le problème touche l’ensemble de l’Europe.
Mise en lumière par le Covid-19, cette faiblesse de la chaîne de valeur du médicament découle en grande partie du fait que 80% des principes actifs, le cœur des médicaments, ont été délocalisés hors d’Europe, essentiellement en Asie. Des principes actifs indispensables pour alimenter les usines qui, en Europe, fabriquent les médicaments dans leur forme finie. Toute tension sur les échanges internationaux, toute crise sanitaire, tout problème de qualité, peuvent gripper la machine.
Recenser les principes actifs prioritaires
Malgré les alertes récurrentes des industriels ces dernières années, puis le rapport du lobbyiste Jacques Biot en 2019, l’État ne s’est emparé que tardivement de ce manque de souveraineté sanitaire. En juin, l’exécutif a lancé une offensive pour la recouvrer, comme d’autres pays en Europe, telle l’Allemagne, avec l’objectif de relocaliser cette chaîne amont. Mais en partie seulement. Le rapport Biot soulignait l’existence de 2 800 principes actifs, un volume de très grande envergure, permettant la production de 15 000 à 20 000 médicaments.
"Il faut relocaliser de manière sélective ce qui est clé pour la santé et les données sanitaires de l’Europe", souligne Philippe Luscan, le vice-président exécutif de Sanofi chargé des affaires industrielles. En écho, Pierre Luzeau, le président de Seqens, l’un des leaders français de la chimie fine pharmaceutique, assure qu’"il ne faut pas tout relocaliser, mais prioriser les molécules qui répondent à quatre critères principaux : le niveau d’intérêt thérapeutique, l’existence de pénurie, l’absence de production en Europe et la possibilité de développer une production avec des technologies propres".
Discussions en cours au niveau européen
Des discussions européennes sont en cours pour coordonner la relocalisation et répartir les efforts, en commençant par le recensement des molécules à prioriser. En France, Frédéric Collet, le président des Entreprises du médicament (Leem), évoque un "travail engagé avec l’ANSM pour établir une cartographie des médicaments produits en France et définir les médicaments stratégiques". Sanofi, qui organise pour 2022 la spin-off de son activité de principes actifs pour le compte de tiers dans l’objectif d’en faire un leader européen, discute "avec la France et l’Europe sur ces listes de principes actifs, pour déterminer ce qui est faisable, techniquement et économiquement", précise Philippe Luscan.
La viabilité des relocalisations est un enjeu central, surtout face à des concurrents asiatiques favorisés par un moindre coût du travail et par des réglementations environnementales bien moins pénalisantes. Pour soutenir ces relocalisations en Europe, le G5 Santé, qui fédère les grands laboratoires indépendants français, propose de tenir compte des lieux de production et des investissements dans la politique de fixation des prix des médicaments.
Clause de fabrication made in Europe
Il demande aussi un moratoire sur les baisses de prix des produits à fort enjeu d’indépendance sanitaire et la création d’une clause de fabrication made in Europe dans les appels d’offres, en particulier pour le marché hospitalier. En résumé, les producteurs en Europe préconisent d’engager une préférence européenne pour les principes actifs, comme le font déjà les grands pays dans le monde.
Les projets de relocalisation fleurissant en Europe sont centrés sur le développement de petites unités et de flux à réintégrer chez des spécialistes de la chimie fine pharmaceutique. D’abord parce que construire des usines nécessite plusieurs années, ensuite car il y a déjà en Europe un tissu industriel dense et bien implanté. "La solution pour la synthèse pharmaceutique ce sont des sites existants, des usines multiproduits utilisant différentes technologies pour fabriquer différents principes actifs. Il y en a environ 600 en Europe, c’est sur ce dispositif industriel unique qu’il faut s’appuyer pour les relocalisations", plaide Pierre Luzeau.
Rapatrier le paracétamol
Les projets engagés en France ces derniers mois sont d’ailleurs fondés sur cette stratégie. Outre ceux soutenus directement par l’État , trois autres ont été annoncés ces derniers mois. À Gaillac (Tarn), Pierre Fabre engage 4,5 millions d’euros pour relocaliser deux principes actifs en oncologie. À Bolbec (Seine-Maritime), Servier investit 100 millions dans sa filiale Oril Industrie pour doubler les capacités du principe actif du Daflon (traitement des maladies veineuses), avec une centaine d’emplois à la clé. Spécialiste de la chimie fine, Novasep va, lui, injecter 6,5 millions pour augmenter les capacités en principes actifs de son usine de Chasse-sur-Rhône (Isère).
L’un des projets majeurs sur la table consiste aussi à rapatrier en France – et, par conséquent, en Europe – la production de paracétamol. Une ambition déclamée dès le mois de juin par Emmanuel Macron. Seqens, l’un des géants mondiaux du paracétamol, est aux commandes et envisage une implantation sur sa plate-forme de Roussillon (Isère).
En raison des volumes et du déploiement d’une technologie de production innovante pour réduire, selon le groupe, d’un facteur 5 les émissions polluantes dans l’eau et l’air, il s’agit là de construire une unité – donc d’un délai de trois à quatre ans – et d’investir fortement. Ce projet dépendra de l’engagement de deux clients majeurs, Sanofi et Upsa, et du soutien de l’État.
Trois premiers projets soutenus
Le gouvernement a lancé en juin un appel à manifestation d’intérêt doté de 120 millions d’euros pour renforcer la résilience sanitaire de la France. À la fin novembre, trois premiers projets ont été retenus.
Seqens engagera 65 millions d’euros sur cinq sites et créera 80 à 100 emplois. Une ligne de principes actifs hautement actifs (HPAPI) sera ajoutée sur son site d’Aramon (Gard) pour des productions d’antiviraux et d’anticancéreux. Le chimiste prévoit de relocaliser des intermédiaires et des principes actifs clés de 12 médicaments qui ont subi de fortes tensions pendant la première vague épidémique, en augmentant les capacités de son centre de R & D à Porcheville (Yvelines) et d’unités polyvalentes sur ses sites de Bourgoin-Jallieu (Isère) et de Limay (Yvelines).
Un procédé, unique en France, de chimie en microréacteurs sera intégré à l’usine de Couterne (Orne). Spécialiste des médicaments hospitaliers injectables, en particulier en anesthésie-réanimation, le Laboratoire Aguettant prévoit d’ajouter sept médicaments injectables en déployant deux lignes additionnelles de production, en agrandissant ses capacités logistiques et en créant 75 emplois sur ses trois sites en Auvergne-Rhône-Alpes.
Enfin, Haupt Pharma, également spécialiste des injectables, augmentera les capacités de son usine de Livron-sur-Drôme (Drôme) et déploiera de nouvelles technologies. Quelque 80 postes seront créés.



