Enquête

Dans les coulisses du Corps des Mines

Chaque année, une poignée d’ingénieurs tout juste diplômés triés sur le volet intègrent ce grand corps d’État qui forge les futurs cadres de l’administration, des cabinets ministériels et du CAC 40.

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Certains lieux transpirent l’histoire par tous leurs murs. Le campus de l’École des Mines est de ceux-là. Arrivé au 60, boulevard Saint-Michel, à Paris, passez une porte cochère et vous voilà plongé près de deux cent cinquante ans en arrière. Fondée en 1783 par Louis XVI, l’école est resté fidèle à cet établissement du VIe arrondissement de la capitale. Un bâtiment fastueux, à l’orée du jardin du Luxembourg et du Sénat.

En sus des élèves de son cycle ingénieur et mastères spécialisés, elle accueille chaque année une poignée de diplômés (appelés ingénieurs-élèves) destinés à intégrer les plus hautes sphères de l’État : le Corps des Mines. Créé en 1794 pour façonner des ingénieurs favorisant le développement des mines françaises, il a vu ses membres investir progressivement des postes prisés dans la métallurgie et les chemins de fer.

Deux stages d’un an au programme

Nous sommes en concurrence directe avec les universités américaines. Je me rends régulièrement sur le campus de l’École polytechnique pour sensibiliser les élèves.

—  Catherine Lagneau, directrice de la formation du Corps des Mines

Aujourd’hui, la quinzaine d’étudiants sélectionnés chaque année parmi les diplômés de Polytechnique, des Mines, de Télécom Paris ou de l’École normale supérieure constituent l’élite industrielle française. Un héritage qui dure depuis des décennies. Après trois années de formation, les diplômés irriguent les administrations publiques, cabinets ministériels et entreprises du CAC 40. Isabelle Kocher, l’ex-directrice d’Engie ; Patrice Caine, le PDG de Thales ; ou Patrick Pouyanné, celui de Total, sont des produits du Corps.

Comment forme-t-on cette élite des ingénieurs à la française ? Catherine Lagneau, la directrice de la formation du Corps des Mines, nous reçoit dans son bureau après avoir monté un large escalier en bois. À ses côtés, son adjoint, Clément Le Gouellec, 27 ans, visage juvénile et blazer anthracite sur les épaules. Le duo veut balayer les idées reçues selon lesquelles le Corps des Mines ne ferait pas toujours rêver. « Nous sommes en concurrence directe avec les universités américaines, souligne la directrice. Je me rends régulièrement sur le campus de l’École polytechnique [principal vivier du Corps des Mines, ndlr] pour sensibiliser les élèves. »

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Corps des mines Corps des mines

Le Corps des Mines accueille une quinzaine d’ingénieurs-élèves par an, issus de Polytechnique, des Mines, de Télécom Paris ou de l’ENS. © C. Entzmann

Les stages rythment les deux premières années du cursus. Les ingénieurs-élèves y sont propulsés à des postes à responsabilité de grands groupes, ETI ou administrations décentralisées qui donnent le pouvoir aux territoires. Originaire du Puy-en-Velay (Haute-Loire), Arthur, en première année, est actuellement en stage chez Septodont, l’un des leaders mondiaux de l’anesthésiant dentaire. Avant ce contact avec l’entreprise, l’ingénieur en herbe à la chemise blanche et aux lunettes rondes a débuté son cursus par six semaines de Programme d’enseignement scientifique et technique d’ouverture. Une période durant laquelle première et deuxième années phosphorent pour produire un rapport sur une thématique donnée. Pour Arthur, la transition énergétique. « Nous avons interrogé des entreprises comme RTE, EDF, Enedis, mais aussi des think tanks comme The Shift Project ou negaWatt pour en apprendre plus sur le secteur », détaille-t-il. Le cursus s’achève par huit mois de « formation générale », émaillés d’interventions d’anciens du Corps, de fonctionnaires et d’acteurs du privé.

Claire, élève de troisième année, se remémore celles de Thomas Courbe, le directeur général des entreprises ; de François Jacq, le patron du Commissariat à l’énergie atomique ; ou encore de Nicolas d’Arco, le directeur de la stratégie et des partenariats de la division zéro émission de l’équipementier automobile Faurecia. Jeune maman, elle indique « s’être tournée vers le Corps des Mines pour servir l’intérêt général de manière plus directe qu’en travaillant en entreprise ». Pourtant, le Corps, dont l’objectif initial consiste à former la future élite de l’administration française, rejoint souvent rapidement le secteur privé. Pour comprendre ce que deviennent les « corpsards », nous avons retrouvé la promotion recrutée il y a quinze ans.

Un mode de recrutement contesté

La quinzaine d’ingénieurs de la promotion 2006 oscillent aujourd’hui entre des postes à responsabilité dans le privé et le public. L’un est directeur d’une école d’ingénieurs, l’autre est directrice de cabinet de la PDG de la Française des jeux. Actuellement salarié du cabinet de conseil américain Boston Consulting Group, David Parlongue a, lui, commencé sa carrière à la Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (Dreal) du Languedoc-Roussillon, comme plusieurs de ses camarades de promotion. « Globalement, on commençait par trois types de postes : dans le développement économique à la Direccte [Direction régionale des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l’emploi, ndlr], à l’Autorité de sûreté nucléaire ou dans la prévention contre les risques à la Dreal », relate-t-il.

Après avoir achevé une thèse en mathématiques parallèlement à cet emploi, David Parlongue se met, en 2012, au service du ministre de l’Économie Arnaud Montebourg. Il rejoint les équipes du trésor qui conseillent le gouvernement sur la politique économique française. Il rencontre Emmanuel Macron, alors secrétaire général adjoint du cabinet du président de la République François Hollande, qui préside ces réunions. « Quand il est devenu ministre de l’Économie, il s’est souvenu de moi et j’ai pu intégrer son cabinet. Nous étions trois ou quatre membres de ma promotion dans son cabinet de onze personnes. »

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Ecole supérieure des Mines - Entrée Ecole supérieure des Mines - Entrée (GARO/PHANIE)

L’École des Mines a été fondée en 1783 par Louis XVI. © D.R.

Les corpsards sont dans quasiment tous les cabinets ministériels, c’est un système de pouvoir extraordinaire.

—  Bernard Laponche, physicien nucléaire et polytechnicien

Cette omniprésence du Corps des Mines dans les cabinets ministériels et les instances régulatrices fait parfois grincer des dents, notamment dans le secteur du nucléaire. « Ils sont dans quasiment tous les cabinets ministériels, c’est un système de pouvoir extraordinaire », s’inquiète le physicien nucléaire et polytechnicien, Bernard Laponche. Un avis que nuance toutefois David Parlongue, à présent salarié dans le secteur privé. « Mon rôle n’a pas beaucoup changé. Il consiste à essayer d’éclairer la décision d’un décideur. Il y a quelques années, c’était un ministre, aujourd’hui, c’est un dirigeant d’entreprise. »

Le recrutement des élèves du Corps des Mines est également source de critiques depuis plusieurs années. Pour l’intégrer, Arthur, actuellement en première année, a candidaté, puis vu son dossier être passé au crible. Un processus immuable pour les écoles qui abreuvent le Corps des Mines. Seule exception : Polytechnique. Pour chaque promotion, les élèves du top 10 du classement de sortie sont assurés d’une place au sein de la formation d’élite des ingénieurs à la française. Libres à eux d’accepter ou de refuser.

« Le classement de l’École polytechnique dépend beaucoup du niveau en mathématiques des élèves, estime Bernard Laponche. Or, être bon en maths à 20 ans, ne veut pas dire que je serai un bon dirigeant d’entreprise ou d’administration. » En 2020, le rapport de l’avocat Frédéric Thiriez, missionné par le gouvernement pour auditer les grands corps d’État, s’est montré favorable à la suppression du classement de sortie. La question agite jusqu’à l’École polytechnique.

En août 2019, un numéro du magazine InfoKes rédigé par des étudiants du bureau des élèves de l’X s’est focalisé sur le classement de sortie. Il constate que ce mode de sélection entraîne un manque de diversité dans les profils qui intègrent les grands corps de l’État. « Intéressons-nous aux origines des élèves ayant choisi n’importe quelle armée ou corps de l’État. Ils sont 653 entre la promotion X06 et X14. Parmi eux, on trouve seulement neuf élèves universitaires français. Le classement fait donc une place de choix aux élèves issus de prépa », note le texte. Un chiffre à pondérer par le recrutement de l’X, qui laisse peu de place aux candidats issus de filières universitaires : 32 sur 431 pour le concours 2021.

Quelles alternatives ?

Les rédacteurs proposent aussi un mode de recrutement alternatif : un dépôt de candidature avec CV et lettre de motivation, puis une épreuve écrite et une épreuve orale. Godefroy Beauvallet, le DRH du Corps des Mines, estime que le classement de sortie « permet à l’État de passer un pacte avec les “meilleurs” dans chaque génération de jeunes et de leur proposer des postes à haute responsabilité très tôt dans leurs carrières ». Il défend un classement en place depuis deux cents ans qui garantit une objectivité dans la sélection et met en avant la méritocratie. « Quelles sont les alternatives ?, s’interroge un responsable du Corps des Mines. Certains critiquent ce classement, car il ne prendrait pas en compte la motivation, mais les étudiants ont le choix de nous rejoindre ou non. Il traduit en revanche la capacité de travail et la rigueur. »

Pour répondre à ces critiques, les modalités du classement ont récemment évolué. En juin 2017, le conseil d’administration de l’X a approuvé une demande de la Direction générale de l’armement (DGA) – rattachée au ministère de tutelle de l’école. Son objet : la création d’une épreuve de « soft skills » comptant pour 15 des 200 points permettant d’établir le classement de sortie.

Depuis la promotion X2017, les étudiants sont donc évalués sur leur stage de deuxième année, une épreuve écrite de restitution d’enjeux stratégiques impliquant acteurs politiques, économiques et sociaux. Les élèves doivent également montrer leur capacité « à adopter une posture pédagogique adaptée » en animant une séance d’échauffement d’un cours de sport avec ces camarades de promotion. Intégrer le Corps des Mines n’a jamais été aussi sportif.

Des grands corps d’État en pleine réforme

Le 8 avril, Emmanuel Macron a annoncé la suppression de l’École nationale d’administration (ENA). La formation dont est issu le président de la République sera remplacée par l’Institut du service public (ISP), qui devra « sélectionner des profils moins déterminés socialement, a confié le Président à l’AFP. L’ISP formera tous les élèves administrateurs de l’État et intégrera un tronc commun à 13 écoles de service public ».

Les élèves des grands corps administratifs, issus de l’ENA (Conseil d’État, Inspection générale des finances, Cour des comptes...), et ceux des grands corps techniques, les ingénieurs du Corps des Mines-Télécom, du Corps des ingénieurs des Ponts, des eaux et des forêts, du Corps de l’Armement et de l’Insee, devraient bientôt avoir une partie d’enseignement commune. « L’objectif est de démystifier l’autre, que les élèves fonctionnaires puissent se retrouver au cours de projets communs ou lors de stages », détaille Catherine Lagneau, la directrice de la formation du Corps des Mines.

Elle a décliné le Corps des Mines

Cette entrée en matière a peut-être changé sa vocation. Arrivée à Polytechnique, Sarah Petroff participe comme tous les étudiants de sa promotion à la fameuse formation militaire initiale, qui se déroule pendant trois semaines au camp de La Courtine, dans la Creuse. Ce stage, qui a pour vocation d’enseigner aux étudiants les bases de la formation militaire et de la formation au commandement, marque Sarah.

Elle en ressort avec l’envie et la détermination de travailler pour la gendarmerie et n’intègre pas le Corps des Mines, malgré un classement favorable. « J’ai choisi un corps militaire. J’étais vraiment attiré par le côté concret, être sur le terrain avec du contact humain. J’ai commandé une unité de police judiciaire, j’ai eu des expériences de terrain que je n’aurais pas eu dans d’autres carrières. »

© M.-A. Saillet

Il a intégré le Corps des Mines

Après un master à l’École normale supérieure de Paris obtenu en 2006, François Rousseau, motivé à l’idée de travailler dans le service public, entre au Corps des Mines. Diplômé en 2009, il intègre la Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement d’Alsace. Il se souvient d'« un premier poste sans temps morts, avec déjà plus d’une vingtaine d’employés sous sa responsabilité ».

Contrairement à la plupart des ingénieurs des Mines, François Rousseau ne rallie pas l’administration centrale à la suite de ce premier poste. En 2013, il rejoint l’Ineris, un institut public de recherche qui s’intéresse à l’impact des activités industrielles sur l’environnement. Depuis 2016, il est directeur de l’École des Mines de Nancy, « répondant ainsi à une envie de revenir au cœur de l’enseignement supérieur », conclut-il.

© R. Gilibert / Mines Nancy

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Vous lisez un article du supplément "Guide de l'ingénieur" de L'Usine Nouvelle 3699 - novembre 2021

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