Cette liste, ils ne l’ont pas oubliée. Ecrit noir sur blanc, une quinzaine d’intitulés de postes. Nous sommes en 2009. Comme toujours au Corps des Mines, les emplois sont directement apportés par la direction de la formation. Charge aux quinze futurs diplômés de discuter pour se répartir le gâteau. "Ça prend quelques jours, mais ça s'est plutôt bien passé. Il y a beaucoup d’emplois en région, nous avons donc, en plus des intérêts de chacun, priorisé ceux qui n’avaient pas de vie de famille à Paris”, se remémore Benjamin Bertrand. Si on imagine quelques déçus, lui décroche l’emploi désiré, à la Direction régionale des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l'emploi d’Orléans.
Les places dans les DIRECCTE - renommées en avril 2021 les DREETS - sont alors l’une des administrations où débute le Corps des Mines, selon un autre ingénieur de la cuvée 2008, David Parlongue. “Globalement, on commençait par trois types de postes : soit dans le développement économique généralement en DIRECCTE, soit à l'autorité de sûreté nucléaire, soit en prévention contre les risques à la DREAL par exemple.” C’est au sein de cette dernière, la Direction régionale de l'Environnement, de l'Aménagement et du Logement du Languedoc-Roussillon qu’atterrit David Parlongue.
Ses camarades de promotion, Stéphane Reiche et François Rousseau, intègrent eux respectivement l’antenne Provence-Alpes-Côte d’Azur et Alsacienne. Le second, aujourd’hui directeur de l’École des Mines de Nancy se rappelle un “baptême du feu sans temps mort”, avec plus d’une vingtaine de fonctionnaires sous sa responsabilité. “Le début de carrière est assez fléché : un premier poste en région, un second généralement dans l'administration centrale puis un troisième en cabinet ministériel.”
Rien d'obligatoire toutefois. François Rousseau prend le contre-pied de ce parcours classique. En 2013, il rejoint INERIS, un institut public de recherche qui s'intéresse à l'impact des activités industrielles sur l'environnement, avant d'être nommé à la tête des Mines Nancy en 2016. D’autres empruntent le sentier traditionnel vers le ministère de l'Économie, l’agence des participations de l’Etat ou, comme David Parlongue, la prestigieuse direction générale du Trésor.
Forte présence au cabinet d'Emmanuel Macron
Après avoir, en parallèle de son premier emploi, débuté une thèse en mathématiques à l'université américaine de Princeton avant de la finir à Paris, David Parlongue il rejoint les services de Bercy à l'époque du ministre Arnaud Montebourg. Il fait partie de ces "équipes commandos" du Trésor qui conseillent l'éxécutif sur la politique économique. David Parlongue rencontre Emmanuel Macron, alors secrétaire général adjoint du cabinet du président de la République François Hollande, qui anime ces réunions où échangent haut-fonctionnaire et conseillers des différents cabinets. “Quand il est devenu ministre de l'Économie, il s’est souvenu de moi et j’ai pu intégrer son cabinet. Nous étions alors 3 ou 4 de ma promotion dans son cabinet de 15 personnes”, se souvient David Parlongue, qui conserve un souvenir positif de cette période au côté de l’actuel président de la République.
Mais cette omniprésence du Corps des mines dans les cabinets ministériels et instances régulatrices fait parfois grincer des dents, notamment dans le secteur du nucléaire. L’ancienne ministre de l’environnement Corinne Lepage s'est également confiée à plusieurs reprises dans son livre “On ne peut rien faire Madame le ministre", sur les pressions exercées par le Corps des Mines sur sa politique environnementale. “On retrouve un Corps des Mines dans quasiment tous les cabinets ministériels, c’est un système de pouvoir extraordinaire”, s’inquiète le physicien nucléaire et polytechnicien, Bernard Laponche.
Entre public et privé
Symbole de la formation de l’élite des ingénieurs à la française, ce grand Corps suscite la défiance d’une partie de l'opinion par la proximité qu’il entretient avec l’entreprise. Pas une nouveauté. D'ailleurs l'historien Hervé Joly a identifié que dès la décennie 1880 une majorité des membres du corps des Mines font une partie de leur carrière en entreprise. Une accointance assumée par le DRH du corps des Mines comme les diplômés. “Je suis promoteur des allers-retours du public vers le privé, si ça se fait, comme dans 99 % des cas, dans le respect de la déontologie”, estime Benjamin Bertrand. Je serai content de repartir dans le public. La fiche de paye est certes plus gratifiante dans le privé, mais il y a une variété et richesse dans les sujets que l’on traite qui est incomparable quand on travaille dans le secteur public.”
Dix ans après leur sortie d’école, la destinée de la promotion 2008 oscille entre engagement au service de l'Etat et postes à responsabilité dans l’entreprise. Stéphane Reiche est délégué général auprès du DG du port de Marseille Fos, François Rousseau directeur de l’école des Mines Nancy depuis 2016. Benjamin Bertrand pilote lui depuis cinq ans une unité commerciale au sein de l'entreprise française Somfy, leader mondial de la motorisation des volets, portails, stores et autres ouvertures de l'habitat. D'autres épousent une carrière de conseiller macro-économie d'Emmanuel Macron, directeur financier chez Pernod-Ricard ou directeur de cabinet de la PDG de la Française des Jeux.
Après s’être investi dans la campagne présidentielle d’Emmanuel Macron en participant à des groupes de travail sur son programme, David Parlongue a travaillé pour l'un des leaders mondiaux du transport maritime CMA CGM, avant d'intégrer en 2019 le célèbre cabinet de consulting américain Boston Consulting Group. “Ce que j’ai appris en cabinet et avant m’est évidemment utile, mais le cœur de mon travail n’a pas énormément changé. Mon rôle est d’essayer d’éclairer les décideurs. Il y a quelques années, c’était un ministre, aujourd’hui, c’est un dirigeant d’entreprise.” Petite nuance, le premier est censé servir l'intérêt général, le second des intérêts plus particuliers.



