Certains lieux transpirent l’Histoire par tous leurs murs. Le campus de l’école des Mines est de ceux-là. Arrivé au 60 boulevard Saint-Michel à Paris, passez une porte cochère, badigeonnez vos mains de gel hydroalcoolique et manifestez-vous à l’accueil. Vous voilà plongé dans un passé qui remonte à 250 ans. Fondée en 1783 par Louis XVI, l'école des Mines n'a pas subi l’exode des écoles d’ingénieurs vers le plateau de Saclay, dans l'Essonne (voir notre grand dossier). Elle demeure fidèle à son campus du 6e arrondissement, anciennement hôtel de Vendôme, construit en 1707. Un bâtiment fastueux, à l’orée du jardin du Luxembourg et du Sénat.
En sus des élèves de son cycle ingénieur et de mastères spécialisés, l'établissement accueille chaque année une poignée de diplômés - appelés "ingénieurs-élèves" dans le jargon local - destinés à intégrer les plus hautes sphères de l’État : le Corps des Mines. En 1794, il avait été imaginé pour fabriquer des ingénieurs favorisant le développement des mines françaises. Ses membres ont progressivement investi des postes prisés dans la métallurgie et les chemins de fer. Aujourd’hui, la quinzaine d’étudiants sélectionnés chaque année parmi les diplômés de l’Ecole Polytechnique, l'école des Mines, Telecom Paris ou l’ENS constituent l’élite industrielle française. Un héritage qui perdure depuis des décennies.
Après trois années de formation, les diplômés irriguent les administrations publiques ou cabinets ministériels. A tel point que lorsqu’elle était ministre, Ségolène Royal s’est fait taper sur les doigts pour avoir tourné le dos à ses membres. “Le corps des X-Mines estimait avoir la propriété de certaines fonctions dans mon cabinet. Quand j’ai osé faire un choix différent, j’ai reçu un appel du président de l’association des anciens pour s’en plaindre", expliquait-elle au média en ligne Les Jours. Le privé n’est pas en reste. Plusieurs pontes du CAC 40, l'ancienne présidente d'Areva Anne Lauvergeon, l'ex-directrice d'Engie Isabelle Kocher, le PDG de Thales Patrice Caine ou celui de Total Patrick Pouyanné, sont issus du Corps.
Une élite recrutée dans les meilleures écoles d’ingénieurs
Comment forme-t-on cette élite des ingénieurs à la française ? Après avoir grimpé un large escalier en bois, Catherine Lagneau, directrice de la formation du Corps des Mines, répond à notre question dans son bureau. À ses côtés, son adjoint Clément Le Gouellec, 27 ans, visage juvénile et blazer anthracite sur les épaules. Le duo veut balayer les idées reçues. Derrière le fantasme du grand corps d’État, le Corps des Mines ne ferait pas toujours rêver les étudiants. “Nous sommes en concurrence directe avec les universités américaines, clarifie Catherine Lagneau. Je me rends régulièrement sur le campus de l’école Polytechnique pour sensibiliser les élèves.”
L’école du Plateau de Saclay est le principal vivier du Corps. Les dix premiers du classement de sortie de l’X font généralement partie de la quinzaine de diplômés intégrant chaque année le cursus. Bien sûr, rejoindre le Corps des Mines n’est pas une injonction. La suppression du classement de sortie de Polytechnique agite depuis des années la communauté des anciens élèves de l’X, dont le chercheur en histoire des sciences à l'université Paris-Diderot Alexandre Moatti, ancien du Corps. Il estime que le fait d'envoyer les meilleurs élèves de l'X dans le corps ampute l'école d'une partie de son potentiel scientifique. Les corpsards deviendront en effet peut-être de grands administrateurs dans le public ou de grands dirigeants dans le privé mais on ne leur demandera plus de produire de la science.
Formation articulée autour de stages
Marc, ingénieur-élève en deuxième année au Corps des Mines a été sélectionné dans le peloton de tête de Polytechnique. C’est en visioconférence, depuis Delhi en Inde où il effectue un stage de onze mois chez Egis, entreprise publique française aménageant des infrastructures de transport, d’eau et du secteur de l'environnement, qu’il s’entretient avec nous. “Nous travaillons sur des projets de métros et de tramways. Mon rôle, si on caricature, est de classifier les informations ou d'être analyste financier pour que les experts qui bossent sur le projet s’y retrouvent”, clarifie-t-il.
Les stages rythment les deux premières années du cursus. Les ingénieurs-élèves sont directement propulsés à des postes à responsabilité de grands groupes, ETI ou PME. Ces stages se font obligatoirement en entreprises. "C’est ce que le Corps des Mines apporte à l’Etat : des fonctionnaires qui ont une connaissance approfondie du monde de l’entreprise", argumente Clément Le Gouellec. Originaire du Puy-en-Velay, Arthur est en première année. Lui n’a pas fait Polytechnique, mais l’école des Mines. Contrairement à Marc, il a été sélectionné sur concours. Chaque année, deux places sont réservées à des élèves des Mines et de Telecom Paris. Actuellement en stage chez Septodont, ETI française comptant parmi les leaders mondiaux de l'anesthésie dentaire, l’ingénieur en herbe à la chemise blanche et aux lunettes rondes a débuté son cursus par six semaines de Programme d'Enseignement Scientifique et Technique d'Ouverture, abrégé PESTO.
Une période durant laquelle élèves en première et deuxième années phosphorent pour produire un rapport sur une thématique donnée. Pour Arthur, la transition énergétique. “Nous avons interrogé des entreprises comme RTE, EDF, Enedis, mais aussi des think tank comme The Shift Project ou NegaWatt pour en apprendre plus sur le sujet. Nous avons aussi discuté avec Alain Grandjean de Carbone 4”, liste-t-il. La vocation de ces projets est de rester entre les murs de l’école, pour une présentation interne. Certains font exception. “Il y a quelques mois, un travail sur la transformation numérique au sein de l’État et dans le secteur de la santé a été transféré à deux conseillers ministériels, car il nous paraissait pertinent”, détaille Clément Le Gouellec.
Claire, recrutée cette année par un concours réservé aux titulaires d'un doctorat, a directement rejoint le Corps des Mines en troisième année, après un troisième cycle en informatique, puis des postes dans la R&D et l’analyse de données chez Saint Gobain et Bouygues Telecom. En guise de bouquet final, pas de stage, mais huit mois de “formation générale”, émaillés d’interventions d’anciens du Corps, de fonctionnaires et d'acteurs du privé. Elle se remémore les discussions avec le Directeur général des Entreprises Thomas Courbe, celul du Trésor, Emmanuel Moulin, le patron du Commissariat à l'énergie atomique François Jacq ou Nicolas d’Arco de l’équipementier automobile Faurecia. Jeune maman, elle indique “s’être tournée vers le Corps des Mines pour servir l'intérêt général de manière plus directe qu’en travaillant en entreprise.”
Les entreprises plutôt que l'intérêt général ?
Pourtant, le Corps, dont l’objectif initial est de former la future élite de l’administration française, irrite certains par sa proximité avec le privé. Enfant du cursus, passé par Polytechnique, Alexandre Moatti milite pour sa suppression, notamment car ses membres se désintéresseraient de plus en plus de l'intérêt général. “Les jeunes « corpsards » sont amenés à quitter l’État de plus en plus tôt, compte tenu de l’évolution internationale de la promotion de cadres dirigeants dans les grandes entreprises, et des lois plus strictes sur le «pantouflage» : mieux vaut ne pas avoir servi l’État trop longtemps si l’on veut faire carrière en entreprise”, écrit-il sur son blog dédié.
Une proximité que Godefroy Beauvallet, DRH du Corps des Mines, tempère sans réfuter. “Certains travaillent pour l’État, sur l’accompagnement d’entreprises, le numérique ou les questions environnementales. Nous sommes un corps à dominante technique, construit autour de l’industrie, qui s’est formé sur l’innovation, d’où notre proximité avec l’entreprise.” Tout est dans la nuance.
À suivre...



