Ils n’ont pas encore été formellement recrutés, mais viennent de passer leur entretien, et attendent une réponse définitive pour la mi-juillet. Reste que l'embauche de ces vingt premiers chercheurs en sciences du climat, astrophysique, santé ou sciences humaines, dont une petite dizaine étaient présents jeudi 26 juin au Laboratoire d’Astrophysique de Marseille (Bouches-du-Rhône) dans le cadre de l’initiative Safe Place for Science, est quasiment assurée. Pourtant, la majorité d’entre eux restent réticents à divulguer leurs noms complets. Certains, dont la peur est palpable, refusant même toute interview.
Une attitude qui donne un aperçu du climat délétère dans lequel vivent de nombreux chercheurs américains depuis le retour au pouvoir en janvier dernier de Donald Trump, qui s'est accompagné de licenciements sans préavis, coupes budgétaires brutales, censures et restrictions sur les recherches liées à la diversité et l’inclusion.
Près de 300 candidatures reçues les trois premières semaines
Face à cette situation, «Il est évident que nous devions agir», estime face à la presse Eric Berton, le président d’Aix Marseille Université, lors de la cérémonie. Dès le 10 mars, il lançait le programme Safe Place for Science (un endroit sûr pour la Science), financé par la fondation universitaire d’AMU Amidex à hauteur de 15 millions d’euros sur trois ans.
Une somme qui doit permettre d’apporter à vingt chercheurs américains «un véritable écosystème de recherche comprenant un contrat de travail, un budget recherche pouvant atteindre 600000 euros sur trois ans et l’accès à des infrastructures scientifiques de premier plan», présente un communiqué de presse d’AMU. «Nous finançons leur venue, en partenariat avec la région et la ville de Marseille qui facilitent l’accès aux écoles, l’ouverture d’un compte en banque et autre démarches», détaille Eric Berton.
Très rapidement, l’initiative, pionnière en Europe, rencontre un grand succès. «En moins de trois semaines, nous avons reçus près de 300 candidatures, et nous en sommes aujourd’hui à plus de 500, assure celui qui milite en parallèle pour la création d’un statut de «réfugié scientifique» – une initiative portée par l’ancien président de la République François Hollande. Parmi ces candidats, 150 Américains, 49 Américains bi-nationaux, 21 Français et 48 chercheurs venant d’autres pays.
Sur ces candidatures, AMU en a retenu 39 : 24 Américains, huit Américains binationaux et sept Européens, dont deux Français. Le financement des vingt premiers postes est donc assuré par la fondation Amidex. Pour les 19 autres, Eric Berton espère pouvoir bénéficier de fonds annoncés par le chef de l’Etat, Emmanuel Macron, dans le cadre de l’initiative «Choose France for Science».
Des situations individuelles très diverses
Des chercheurs américains qui acceptent de travailler pour des salaires français ? Le sujet n’avait pas manqué d’interroger, alors que de nombreux scientifiques français ont quitté leur pays en raison de conditions de travail et de rémunération jugées insatisfaisantes. De fait, cette initiative n’a pas été sans susciter quelques remous au sein du corps enseignant d’AMU révèle une source sur place, tout en rappelant que cet accueil sur trois ans ne se substitue pas à un poste permanent de chercheur.
Les situations des chercheurs américains rencontrés à Marseille le 26 juin sont très diverses. Ainsi, la biologiste Carol Lee, spécialiste de l’évolution des populations marines en réponse au changement climatique, conservera son poste en CDI à l’université du Wisconsin où elle continuera d’enseigner et de toucher son salaire. La chercheuse, qui a déjà été accueillie il y a quelques années à l’université de Montpellier dans le cadre de l’initiative «Make our Planet Great Again», effectuera des allers-retours entre le Wisconsin et l’AMU, où elle bénéficiera de financements pour mener ses recherches. «Trump veut couper 90% des frais généraux des projets de recherches auquel je postule, ce qui limite drastiquement ma capacité à financer mes projets», justifie la biologiste.
Ancien directeur scientifique adjoint de la Nasa et victime des coupes massives prévues par Donald Trump dans le budget de recherche de l’organisation spatiale, l’astrophysicien Kartik Sheth, qui n’était pas présent le 26 juin, à lui demandé un salaire à Aix Marseille Université ainsi que pour un doctorant, mais pas un financement pour un projet de recherche. Il continuera à se rendre régulièrement à Washington pour d’autres collaborations.
Pour d’autres, plus juniors, franco-américains ou simplement désireux de quitter les Etats-Unis, le projet qui se dessine en France est à plus long terme. Physicien spécialiste de l’évolution de sols face au changement climatique, James, qui n’a pas souhaité communiquer son nom, est venu à Marseille avec sa femme Lisa. Egalement candidate au programme Safe place for science, cette spécialistes des liens entre systèmes juridiques et atteintes à la démocratie vient de passer son entretien avec AMU.
Américains mais francophones, tous les deux ont déjà travaillé en France par le passé. «Nous avons reçu un accueil très chaleureux», se réjouit Lisa. Elle et sont mari se disent prêts, maintenant que leurs enfants sont grands, à accepter une baisse significative de salaire. D’autant que dans sa discipline, les perspectives aux Etats-Unis ne cessent de s’assombrir.



