Comment l'offensive de Donald Trump contre la science se répercute sur la recherche française

Emmanuel Macron lance ce 5 mai le coup d'envoi d'un dispositif d'accueil en France de chercheurs américains soumis aux coupes budgétaires dans la science décidées par Donald Trump. L'initiative ne doit pas masquer le fait que dans de nombreuses disciplines, la recherche européenne est dépendante de financement, d'instruments et de données américaines.

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flotteur Argo
L'Ifremer s'inquiète de l'avenir du programme d'observation des océans avec les flotteurs Argo majoritairement opéré par les Etats-Unis

Recherches sur le climat, sciences de la terre et du vivant, astrophysique, épidémiologie… Depuis son arrivée au pouvoir le 20 janvier dernier, Donald Trump mène une offensive d’ampleur inédite contre la recherche scientifique publique. Si le plan de financement prévu par le président américain est approuvé mi-mai par le Congrès, le budget de recherche de la NASA pourrait être réduit de moitié en 2026, passant de 7,3 à 3,9 milliards. Le budget global de l'organisation spatiale américaine passerait lui de 24,9 à 18,8 milliards de dollars, soit une baisse de 24, 3%. Au sein de l'Agence américaine d'observation océanique et atmosphérique (NOAA), plusieurs centres régionaux de recherche sur le climat ont déjà été fermés et près d’un millier de personnes licenciées. Même la santé n’est pas épargnée puisque le président américain prévoit d’amputer le budget de l’institut national de recherche (NIH) de quatre milliards en 2026.

Le partage mondial des connaissances menacé

Or, dans de nombreux domaines, la coopération internationale est très étroite. C’est notamment le cas du programme international d'observation des océans Argo, dont le budget de 30 millions d’euros est financé à 56% par les États-Unis via la NOAA. Troisième contributeur au projet derrière l’Australie, la France opère 6,9% des 4137 flotteurs qui mesurent en temps réel la salinité et la température des océans. «800 personnes représentant 6% des effectifs ont déjà été licenciées à la NOAA. Si les États-Unis poursuivent dans cette voie, cela aura un impact sur la qualité de ce qui est produit» craint Jean-Marc Daniel, Directeur Général Délégué en charge de la Stratégie à l’Ifremer. Pour l’heure, les données des ballons météorologiques (qui mesurent entre autres la température, la vitesse du vent et l’humidité) ont déjà «diminué d’environ 10%» après les licenciements au sein du service de météorologie de la NOAA a révélé Florence Rabier, directrice générale du Centre européen pour les prévisions météorologiques à moyen terme (ECMWF).

De nombreuses institutions françaises, comme l'Ifremer ou l'Institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement (INRAE) dépendent des données de la NOAA sur les tremblements de terre ou pour les sciences marines. L'INRAE par exemple les utilise indirectement «pour alimenter des modèles qui [lui] permettent de proposer des stratégies d’adaptation au changement climatique», précise Thierry Caquet, vice-président International à INRAE.

Des projets spatiaux qui pourraient être abandonnés en cours de route

L'INRAE s’inquiète également des menaces qui pourraient peser sur la mission satellitaire SWOT, alors que, comme le rappelle Valérie Masson-Delmotte, «Le projet de budget américain 2026 prévoit de réduire à zéro les efforts de recherche sur l’observation de la terre et des systèmes océanographiques et météorologiques». Lancée conjointement en 2022 par la NASA et le CNES avec le soutien des agences spatiales britanniques et canadiennes, SWOT apporte «des informationscruciales sur la disponibilité en eau douce, utiles pour anticiper les sécheresses et les inondations et planifier les besoins en irrigation» détaille Thierry Caquet. Difficile de faire sans les États-Unis sur ce projet. Car, si la France a contribué à la définition de la mission et au développement d'une partie des instruments de mesure, la mission a été lancée avec des moyens américains et est co-opérée avec la NASA. «Le retrait de cette dernière conduirait à une fin prématurée de la mission» précise le vice-président International à INRAE.

Dans l’astrophysique, il est même question d’amputer les projets de recherche au deux tiers. «Nous répondons à des appels à projets qui nous permettent de bénéficier de temps d’observation sur des instruments qui sont américains. Les programmes d’observation ne vont pas s’arrêter, mais les appels à projets pourraient être significativement réduits sur le budget 2026» déplore Olivier Berné, astrophysicien au CNRS et responsable d’un des programmes d’observation sur le télescope spatial James Webb (JWST). Il témoigne de la «peur» de ses collègues américains face à l’offensive trumpiste. Les chercheurs de l’Ifremer s’inquiètent de leur côté de contacts réduits avec leurs collègues américains, qui n’ont pas reçu l’autorisation de se déplacer début avril à Brest pour une réunion de travail sur les systèmes d’observation sous égide de l’ONU.

Une réponse européenne encore timide

Si l’offensive de Trump sur le climat et la biodiversité étaient attendues, celles contre le secteur de la recherche médicale l’étaient moins. Or, elles ont été «d’une brutalité et d’une ampleur considérable» témoigne Alain Puisieux, président du Directoire de l’Institut Curie, qui cite le millier d’emplois déjà supprimés au NIH et des contrats de recherche divisés par deux. Mais aussi la menace qui pèse sur les bases de données partagées dans l’épidémiologie et la recherche en cancérologie. «Beaucoup de projets de recherche sont basés sur des bases de données existantes. Les plus ambitieuses sont américaines et nous les utilisons quotidiennement. Pour l’heure, aucune n’a été fermée. Mais, depuis fin mars, les chercheurs se voient indiquer que leurs accès sont «en cours d’examen en vue d’éventuelles modifications» rapporte le biologiste.

Principal partenaire de l'INRAE aux USA avec de nombreuses publications communes, le département de l’agriculture américain (USDA) a également subi les foudres de Donald Trump. «Il est très compliqué à l’heure actuelle d’avoir des signaux clairs, vu que des vagues de licenciements sont annoncées avant d’être pour certaines annulées par la justice, voire par le gouvernement américain lui-même» rappelle Thierry Caquet. Signe de cette désorganisation, très peu d’informations circulent sur l’épidémie de grippe aviaire qui ravage actuellement le pays avec transmission au bétail, voire à l'homme, Donald Trump ayant même annoncé «son souhait de réduire les effectifs et le budget du service de gestion des maladies animales» (Centers for Disease Control and Prevention) déplore le vice-président de l'INRAE. Face à cette «guerre contre la science» selon les mots de Valérie Masson-Delmotte, la réponse européenne en est pour l’heure au stade de la réflexion. «Il existe une grande base de données sur le climat en Allemagne qui pourrait servir de base de données miroir, mais la mettre en œuvre nécessite des moyens financiers et humains, pointe la climatologue. Le risque d’affaiblissement de la recherche européenne est pourtant bien réel, avec en embuscade, la Chine.» Les impacts de la politique de Donald Trump n'ont pas fini de provoquer des secousses bien amu-delà de l'économie. 

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