Le Corps des Mines ne se refuse pas. Légende ou vérité, pendant des années, cette phrase courait dans les couloirs de l'École Polytechnique. Chaque année, ils sont une dizaine de diplômés de l’X à intégrer cette formation d'élites pour ingénieurs. La sélection ne se fait ni sur examen ni sur dossier, mais parmi les 15-20 premiers du classement de sortie de la promotion.
Au cours des dernières années, plusieurs étudiants de cette short-list surnommée la “botte” ont décliné l’offre du Corps des Mines. Pas une nouveauté, il en a toujours existé. “On ne peut pas dégager de tendance", estime Catherine Lagneau, directrice de la formation du Corps des Mines, qui se rend plusieurs fois par an sur le campus de l’X pour expliquer l’historique et le fonctionnement de sa formation. “Sur les dernières années, certains candidats nous ont dit qu’ils viendraient, puis sont revenus sur leurs dires après avoir participé aux journées portes ouvertes du MIT. Il y a une communication féroce de la part des universités américaines.” Envie de travailler à l’étranger, appétence pour la recherche ou attrait d’un autre corps… Pour diverses raisons, certains polytechniciens choisissent un autre chemin que le Corps des Mines.
Pas à l’aise avec ce milieu ou volonté d’aller à l’étranger
Fils de chercheur, Alexandre Tuel (X2013) sort troisième du classement de Polytechnique en 2017. Un podium qui lui donne un sésame pour le Corps des Mines... qu’il refuse. C'est depuis la Suisse, où il occupe un poste de chercheur postdoctoral en hydroclimatologie à l'Université de Berne, que ce Lyonnais aux traits fins et au visage rassurant se replonge dans ses souvenirs d'étudiant. Des premières réunions de présentation des Corps d'État devant l'ensemble de sa promotion, puis une réunion plus restreinte avec les 25 premiers du classement provisoire et enfin des entretiens individuels avec un ingénieur des Mines. "Je ne m'étais pas posé la question d'intégrer le Corps avant de recevoir le classement, admet Alexandre Tuel, assis derrière son écran d'ordinateur. Mais je ne me suis pas senti à l'aise avec ce milieu bureaucratique, réseautage, haute administration.”
Pour le Corps de Mines, ces interventions, menées auprès de chaque promotion de l’École Polytechnique, "sont autant un moment de présentation de la formation et de ces anciens qu’une discussion qui permet d’avoir des retours concrets sur les raisons qui les poussent à nous rejoindre ou non”, confie Catherine Lagneau. Malgré ses réticences initiales, Alexandre, passionné par les problématiques climatiques, participe aux entretiens individuels en 3e année, mais il ne sera pas convaincu. "Quand j'ai dit que j'étais intéressé par le climat, les ressources en eau, on m'a parlé directement d'entreprises plutôt que du caractère bien public.”
Hervé*, issu de la même promotion qu'Alexandre, aujourd'hui salarié à l'étranger d'une entreprise mondialement connue, tient un discours similaire, même s’il admet avoir hésité. “Intégrer le Corps, c’est l’assurance d’avoir une carrière sécurisée, mais sa finalité était de rejoindre le gouvernement ou une grosse boite française, alors que j'ai toujours été attiré par l'étranger”, avoue t-il.
Réticences des passionnés de la recherche
Dans un contexte où les étudiants de l’École Polytechnique sont de plus en plus nombreux à opter pour la recherche, le Corps des Mines et ses débouchés au service de l’Etat et entreprises peinent à séduire ces profils, plus friands du travail en laboratoire que de la bureaucratie administrative.
Peu familier avec l'univers des grandes écoles, Brice Bakkali-Hassani intègre Polytechnique en 2014. Dans son esprit, les choses sont claires : une fois diplômé, il enchaînera avec une thèse. Les premiers contacts par mail avec le Corps des Mines sont cordiaux, mais il refuse de participer aux entretiens de présentation du cursus. "Mon interlocuteur n'a pas forcément été très compréhensif sur mon souhait de faire de la recherche, et je savais que ça risquait d'être compliqué de faire une thèse via le Corps des Mines”, analyse-t-il avec le recul.
C'est pourtant possible. Nommée ingénieure des Mines en septembre 2020, Bénédicte Colnet poursuit depuis sa carrière avec une thèse autour des données de santé à l'INRIA. Preuve que recherche et Corps des Mines ne sont pas antinomiques. Mais le parcours fut long. "A la base, le Corps des Mines n'est pas un corps de chercheurs, j'ai dû argumenter devant des commissions sur l'intérêt de mon projet de thèse plutôt que de rejoindre un poste classique”, détaille Bénédicte Colnet.
D’autres ont simplement refusé Le Corps des Mines, poussés par la vocation pour un métier particulier qui les anime. C'est le cas de Sarah Petroff (X2013). Lors de son arrivée à Polytechnique, elle participe comme tous les étudiants à la fameuse formation militaire initiale, qui se déroule pendant trois semaines au camp de La Courtine. Elle en ressort avec l’envie déterminée de travailler pour la gendarmerie. "J'ai choisi un corps militaire. J'étais vraiment attirée par le côté concret, être sur le terrain avec du contact humain. J'ai commandé une unité de police judiciaire, j'ai eu des expériences de terrain, que je n'aurais pas eu dans d'autres carrières.” Annoncée début avril par Emmanuel Macron, la création d'un tronc commun de formation pour treize écoles pourrait permettre de combiner les points forts de chaque Corps, dont celui des Mines...



