«Entrez dans le camion, je vais allumer le chauffage !» C’est dans la matinée glaciale du 17 octobre, que Sébastien Placé, coordinateur local, accueille des personnels de l’usine PPG de Saultain, dans le Nord (250 salariés dont 50 en intérim, 25 millions d’euros de chiffre d’affaires en France), dans un camion vert aménagé avec lampes et vitres, équipé d'une télévision. Depuis 2017, le Fonds d’action sociale du travail temporaire (FASTT), le pilote des régimes de complémentaire santé des intérimaires, organise la tournée «A vous la Santé» qui «sillonne la France à la rencontre des intérimaires pour parler santé et sécurité au travail» avec deux camions qui voyagent à l’échelle nationale (outre-mer y compris) et quatre véhicules utilitaires qui se partagent l’Hexagone.
Chasse aux risques
Garé dans le parking de l’usine, qui produit des revêtements pour l’aéronautique et l’automobile, entre autres, le camion accueille des groupes de 3 à 9 pour une formation à la «chasse aux risques» où les personnes doivent identifier des situations à risque dans une simulation d’usine. Les intérimaires ne sont pas les seuls conviés à ces formations, des salariés permanents sont également présents. «Proposer la formation à tout le monde nous permet d’aller plus facilement dans les usines», explique Sébastien Placé.
Malik Habchi «Peut-on travailler sur une échelle ?», questionne Léo Rafin, formateur en prévention des risques professionnels, pointant du doigt un travailleur sur une échelle dans l’écran. «Non, c’est un moyen d’accès, pas un poste de travail !», lui répondent en chœur plusieurs salariés. «Et vous tenez la rambarde des escaliers ?» L'audience rit... «Normalement, oui !» Et Léo Rafin d’ajouter : «Il ne faut pas attendre d’avoir un accident pour faire attention. Tant qu’on ne s’est pas cassé la figure dans les escaliers, la rambarde pourrait tout aussi bien être de la décoration !»
Si les formations se déroulent bien, le formateur regrette leur courte durée. «Il me faudrait 45 minutes à 1 heure pour faire une vraie chasse aux risques. 20 minutes, ça ne nous avance pas à grand-chose», déplore-t-il, sirotant un café chaud entre deux formations. «Les formations sont courtes, car il ne faut pas perturber la productivité de l’usine», abonde Brice Tulomba, régisseur de la tournée «A vous la Santé».
Revenant d’une pause cigarette hors de l’usine – site classé SEVESO oblige – Sébastien Placé vient prendre la relève de Léo Rafin pour expliquer les missions du FASTT. «Il est important que des salariés permanents écoutent parce que pouvez être amené à venir en aide à vos collègues intérimaires, explique le coordinateur. Je connais des intérimaires qui dorment dans leur voiture.» Sébastien Placé poursuit en précisant que le FASTT peut leur venir en soutien, notamment par des services comme des locations de voiture ou des nounous à bas prix. Ces services sont financés par les entreprises de travail temporaire. «Le fonds est doté de 35 millions d’euros. C’est de l’argent que vous avez cotisé, il vous appartient», souligne-t-il aux intérimaires de PPG.
La précarité n’est pas le seul problème que rencontrent les intérimaires en France. En mars 2023, une étude de la Dares avait montré que «la sous-traitance demeure intrinsèquement associée à un taux élevé d’accidents du travail». Un lien que la structure explique : «Le surrisque provient de leur plus faible expérience et d’une moindre formation sur les postes de travail». Un constat que partage Léo Rafin. «Les intérimaires sont des passe-partout multifonctions qui peuvent être amenés à travailler avec divers types de machines sans y être bien formés», indique le formateur.
Des formations extensives
Pour Jérôme Beck, sauveteur secouriste du travail, ce n'est pas le cas chez PPG. «Chez nous les nouveaux arrivants ont tous droit à deux ou trois heures de formation en sécurité, et il n’y a pas de traitement différencié entre les intérimaires et les permanents, affirme-t-il à la sortie de la formation. De plus, les nouveaux doivent porter une casquette jaune pendant six mois, pour qu’on puisse les aider en cas de besoin.»
De retour dans le camion après la pause déjeuner, Léo Rafin semble impressionné. «Vous avez trouvé tous les risques rapidement, vous n’avez rien découvert», félicite-t-il les salariés. Un exploit dû aux nombreuses formations que propose l’usine, selon Virginie Czekalski, responsable du contrôle qualité des matières premières. «Chaque mois, nous faisons des observations et des formations sur des risques particuliers, par exemple, le risque chimique ou électrique», souligne-t-elle. Sabrina Vansuyt, responsable de la communication et assistante de direction, abonde : «Nous avons des formations hygiène sécurité et environnement (HSE) trimestrielles pour tout le monde, puis des formations spécifiques par secteur.»
La sécurité ne passe pas uniquement par les formations. Sur les combinaisons des techniciens de tous les secteurs, des panneaux d’indication sont cousus sur les manches. «Chez PPG, toutes les matières premières sont dotées d’un code. On nous indique sur les manches comment on est censé s’équiper pour chaque code, explique Marc Leroy, qui travaille dans un atelier de fabrication de résines. En ce qui me concerne, ça fait 33 ans que je travaille ici donc je connais tout par cœur.»
Des risques toujours présents
Des précautions et formations nécessaires, mais qui ne font pas disparaître le risque. Charles, intérimaire à PPG depuis six ans, le sait puisqu’il a lui-même vécu un accident du travail. «J’étais en train de conditionner un produit, quand la chaussette (tube étanche permettant d’introduire un objet sans contact direct, ndlr) m’a explosé au visage, se rappelle-t-il. Le produit était sous pression, je ne le connaissais pas, et je n’ai pas vérifié le manomètre.» Après cet accident, il a été mis en arrêt pendant deux semaines. «J’avais un peu d’appréhension à l’idée de retourner au travail, j’ai failli perdre la vue ! Mais maintenant, je sensibilise mes nouveaux collègues et je fais très attention», raconte-t-il.
L’intérimaire n’a pas été la seule victime d’accident du travail sur le site de Saultain. En janvier 2018, un salarié a été très gravement blessé alors qu’il devait faire un ajout dans un mélangeur. «L’accident s’est produit alors que le salarié procédait à l’ajout d’une matière première dans une cuve de 50 m3, relate Amandine Bruss, responsable HSE chez PPG. La fermeture du couvercle a engendré une déflagration ce qui a fait sauter le couvercle.» Elle ajoute que l’état de la personne «était préoccupant pendant plusieurs semaines» mais que les choses vont mieux. «Aujourd’hui, il travaille sur le site de Marly (Nord), et nous n’utilisons plus cette matière première. Notre culture sécurité s’améliore jour après jour, notamment grâce aux différents programmes mis en place et nous n’avons pas eu à déplorer un tel accident depuis», conclut-t-elle.
A la fin de la journée, après avoir formé une soixantaine de personnes, l’équipe du FASTT plie bagage. Elle continuera de faire la tournée de l’Hexagone, fréquentant principalement des usines et des chantiers. «Notre calendrier est plein jusqu’à janvier 2024!», lance Brice Tulomba.



