Entretien

"Adopter les solutions technologiques existantes permettrait de diviser par deux les émissions de GES", explique Céline Guivarch, coautrice du nouveau rapport du Giec

Economiste du climat et coautrice du troisième volet du sixième rapport du Giec, publié lundi 4 avril, Céline Guivarch décrypte les principales leçons de cette somme de 3000 pages, qui porte sur les trajectoires d'atténuation du changement climatique.   

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Ingénieure en chef des ponts, eaux et forêts et directrice de recherche Cired, l'économiste du climat Céline Guivarch a participé à la rédaction du sixième rapport du Giec en se concentrant sur les trajectoires d'atténuation à long-terme.

L'Usine Nouvelle.- Le dernier rapport du Giec chiffre les émissions mondiales d’équivalent CO2 en 2019 à 59 gigatonnes. Quelles sont nos chances de rester sous les 1,5°C ?

Céline Guivarch.- Le rapport montre clairement que les émissions mondiales de gaz à effet de serre ne sont pas sur une trajectoire permettant d’éviter les impacts les plus graves du changement climatique. On observe de plus en plus de mesures dans un grand nombre de pays et de secteurs, y compris à des échelles locales, et nous avons les preuves que ces politiques ont permis de réduire et d’éviter certaines émissions. Mais pas suffisamment : les émissions mondiales restent à la hausse. A peu près +1,3% par an sur la dernière décennie contre +2,3% en moyenne lors de la précédente. La poursuite des politiques et mesures déjà en place aujourd’hui nous amène à une stabilisation à l’horizon 2030 au niveau d’émissions actuel. Selon les contributions nationales issues de l’Accord de Paris, nous serions sur une légère baisse par rapport à aujourd’hui. Alors que les trajectoires modélisées compatibles avec la stabilisation de la température du globe en dessous de 2°C sont caractérisées par des réductions immédiates et soutenues des émissions de GES de 20 à 30 % en 2030, par rapport à leur niveau d’aujourd’hui. Pour rester à 1,5°C, il faut les diviser par deux par rapport à 2019 !  Et pour stabiliser la hausse des températures à 1,5 ou à 2 degrés il faudra de toutes façons atteindre le "zéro émissions nettes" de CO2. En 2050 dans le premier cas et 2070 dans le deuxième.

Donc reste-t-il une chance ?

Sans mesures immédiates, ambitieuses et coordonnées à l’échelle mondiale, cet objectif de 1,5°C deviendra hors de portée. Mais nous ne sommes pas dans une situation dans laquelle il y aurait un seuil sous lequel tout irait bien et au-delà duquel rien n’irait plus. Nous sommes aujourd’hui à 1,1°C par rapport à l’ère préindustrielle, et nous mesurons déjà des effets du changement climatique : une augmentation des canicules, des épisodes de précipitation intenses, des sécheresses plus fréquentes et intenses, une fonte des glaces… Ces épisodes ont des effets en cascade sur les écosystèmes, les rendements agricoles, la santé humaine. Nous avons aujourd’hui la preuve des pertes et dommages pour nos sociétés et nos économies. Chaque fraction de degré supplémentaire amène des impacts et des risques supplémentaires, plus grands à 1,5°C qu’a 1,1°C et encore plus importants à 2°C. Plus on monte, plus on a des effets généralisés et complexes et on commence aussi à atteindre des limites aux possibilités d’adaptation ! Chaque fraction de degré en moins, c’est des risques évités.

Que préconisez-vous ?

Le rapport met sur la table l’état des connaissances mais ne dit pas ce qu’il faut faire. Le GIEC ne recommande pas un scénario ou une option d’atténuation spécifique. L’évaluation scientifiquement robuste des implications et des différentes options est livrée aux décideurs et au débat public.

Pour la première fois vous vous intéressez à l’impact de la demande, qui pourrait représenter 40 à 70% des réductions d’émissions. Qu’est-ce que cela recouvre ?

Le rapport balaie différents secteurs (transports, industrie, bâtiment, etc.) mais propose en effet un chapitre transversal sur la demande. Nous parlons là de celle des services énergétiques pour les transports et le chauffage des bâtiments, de celle de matériaux, des biens manufacturés, etc… Ce ne sont pas des petits gestes individuels, aussi vertueux soient-ils qui suffisent à aller chercher ce potentiel des 40 à 70% de réduction mais bien des transformations conjointes des modes de production et de consommation, des infrastructures collectives, des villes, de nos organisations sociales. Concernant les biens manufacturés par exemple, le potentiel de la demande réside dans la consommation de produits plus durables, réparables, recyclables. Ce n’est pas uniquement de la responsabilité du consommateur.

Il y a des options de réductions des émissions de GES qui sont disponibles, dans tous les secteurs et à un coût raisonnable

Et est-ce que cela veut dire que oui, il existe une croissance durable ?

La vision du verre à moitié plein ou prudemment optimiste du rapport, c’est effectivement qu’il y a des options de réductions des émissions de GES qui sont disponibles aujourd’hui. Dans tous les secteurs et à un coût raisonnable. Ce ne sont pas des technologies encore à inventer. Adopter collectivement ces solutions permettrait de quasiment diviser par deux les émissions de GES mondiales à l’horizon 2030. Cela relève de l’adoption de technologies comme la production d’électricité photovoltaïque, le véhicule électrique, etc., mais aussi des transformations plus fondamentales d’organisation avec par exemple sur les déplacements du report modal vers les transports en commun et les modes doux types vélo et marche…

Donc les barrières au changement sont davantage politiques ou financières que technologiques ?

Les vraies questions d’innovation et de technologies sont pour un horizon plus lointain. Notamment pour réduire les dernières émissions difficiles de procédés industriels très spécifiques ou certaines activités comme l’aviation par exemple. Mais à 2030 les leviers sont davantage dans la transformation des normes sociales et des modes de production. Sur la question du financement, le rapport montre que l’on n’a pas besoin de davantage d’investissement mais d’une réorientation des capitaux disponibles et de l’épargne mondiale vers les solutions bas carbone. Avec derrière tout le sujet des cadres réglementaires et institutionnels pour la favoriser.

Il existe aussi des barrières physiques. Si on prolonge, sur leur durée de vie prévue, les émissions des infrastructures existantes ou en cours de construction utilisant les énergies fossiles, (comme les centrales de production d’électricité à charbon ou certaines usines), on sature déjà le budget carbone qu’on peut émettre pour rester en dessous d’1,5°C. Cela implique d’abandonner des investissements avant la fin de leur durée de vie théorique.

Donc il faudrait indemniser les personnes lésées?

Dans ces transitions il y a effectivement des gagnants et des perdants. Les transformations appelées provoquent des restructurations avec certains secteurs dont l’activité baisse beaucoup et d’autres dont l’activité augmente. Cela pose la question de l’équité. La conception des politiques publiques nationales est en jeu pour accompagner les territoires, les personnes dont les activités aujourd’hui dépendent d’énergies fossiles. Cela pose aussi la question de la solidarité et de la finance internationale pour mettre en œuvre des actions dans des pays moins développés ou pour faire du transfert de technologies.

Quelle est la part de la sobriété ou de l’évitement dans ce qu’on doit faire ? 

Cette part n’est pas quantifiée en tant que telle. Dans les options qui sont balayées, il existe des options qui relèvent de la sobriété. Chauffer à une température de 19°C à la place de 20° C par exemple, ne pas chauffer le week-end des bureaux inoccupés. Parfois ce sont des transformations comme prendre le train à la place de l’avion.

Et pour aller à New-York ?

En train c’est un peu compliqué je vous l’accorde, mais remplacer un déplacement professionnel Paris New-York par une téléréunion, c’est de la sobriété qui s’appuie sur une technologie. La dichotomie évitement ou amélioration est plus nuancée qu'on ne le pense. Sur la consommation cela va effectivement consister à acheter un écran plat en moins ou ce genre de choses.

Les actions pour réduire les émissions de GES ont des bénéfices sur d’autres aspects, comme la sécurité énergétique des pays

Avez-vous essayé de quantifier le rôle des chocs géopolitiques et énergétiques comme celui qu’entraîne la guerre en Ukraine ?

Ce rapport n’en parle pas puisqu’il a été finalisé avant. Ce qui est pertinent par rapport aux questions que la guerre pose, la dépendance aux énergies fossiles de l’Europe, c’est qu’on voit que les actions pour réduire les émissions de GES ont des bénéfices sur d’autres aspects : la sécurité énergétique des pays en est un. Il en existe d’autres, sur la santé par exemple parce que la combustion d’énergies fossiles donne lieu à des polluants locaux et des particules fines qui causent des maladies respiratoires, cardiovasculaires et certains cancers. Par ailleurs, les études montrent que des politiques transverses qui associent la baisse des émissions à d’autres objectifs de développement comme l’éradication de la pauvreté, la santé, l’accès à l’éducation ont plus de chance d’être efficaces.

L’une des technologies d’émissions négative, assez controversée, est la capture de carbone. Est-ce indispensable ou un leurre pour favoriser l’inaction ?

Il subsistera des émissions résiduelles qu’il faudra contrebalancer par des puits, des absorptions. Mais il serait complètement illusoire de penser qu’on aurait un potentiel pour compenser des émissions positives qui resteraient à leur niveau actuel. Nous avons besoin de réduire les émissions dans tous les secteurs dès aujourd’hui pour atteindre le niveau le plus faible possible. Il ne s’agit pas de se dire "surtout ne faisons rien sauf de la R&D pour avoir ces technologies magiques et quand elles seront prêtes nous les mettrons en place". Ce qui compte c’est bien le cumul du CO2 dans l’atmosphère, car ce gaz a une durée de vie de plusieurs siècles.

Ensuite il faut noter qu'il existe toute une palette de solutions d'émissions négatives. Certaines sont déjà existantes et s’appuient sur des processus biologiques comme la reforestation et l’agroforesterie ou des techniques agricoles pour garder davantage de carbone dans les sols. D'autres s’appuient sur des processus chimiques ou géochimiques comme la capture du CO2 dans l'air et sont davantage encore à l’état de prototype. Ce sont des technologies très coûteuses avec un potentiel limité.

Comment le savoir ? Le GIEC a mis en avant la baisse drastique en 20 ans du coût des énergies renouvelables ou des batteries...

Oui sur une décennie le coût du solaire a été divisé de manière faramineuse par dix et il est compétitif dans un grand nombre de régions par rapport aux fossiles. Sur les technologies de capture du CO2, bien sûr on apprend en faisant et donc il y a un potentiel de réduction des coûts, inconnus aujourd’hui. Mais il reste une question physique car le CO2 dans l’air est à une très faible concentration et donc il faut beaucoup d’énergie pour le concentrer. Cela restera une technologie énergivore.

Quel message au final voulez-vous passer aux décideurs et à la société ?

Nous disons que nous avons les solutions pour agir mais que sans action immédiate, ambitieuse et transformative dans tous les secteurs, on va louper nos objectifs.  

Propos recueillis par Anne-Sophie Bellaiche et Nathan Mann

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