Reportage

À Vittel, exploiter l'eau pour la mettre en bouteille ne coule plus de source

A Vittel, dans les Vosges, le changement climatique oblige Nestlé à diminuer sa production d’eaux minérales en bouteille. Le groupe suisse a annoncé l’arrêt de deux forages Hépar et le départ de 171 salariés. 

Réservé aux abonnés
Nestlé Waters Vosges
Nestlé a annoncé l’arrêt de deux forages dédiés à sa marque Hépar.

Sale temps pour Nestlé Waters et le bassin d’emploi de Vittel, dans les Vosges. Le réchauffement climatique met à mal la production locale de la multinationale suisse, soit 1,3 milliard de bouteilles d’eau minérale par an (Vittel, Hépar et Contrex). Les deux usines de Vittel et Contrexéville ne font certes plus travailler que 721 salariés contre plus de 4 000 à leur apogée. Mais les sources demeurent aux fondements de l’économie de ce territoire de 11 000 habitants, avec les activités thermale et touristique, en pleine restructuration à Vittel. Les trois communes concernées se sont partagé en 2022 7 millions d’euros versés au titre de la surtaxe sur les eaux minérales.

Le partage de la ressource en eau contesté

Mais la surexploitation de la ressource et les sécheresses récurrentes dans la plaine vosgienne, aggravées par le changement climatique, fragilisent cette assise. Le 4 mai, Nestlé a annoncé l’arrêt sine die de deux des six forages dédiés à sa marque Hépar. Douze jours plus tard, la multinationale communiquait sur un plan de départs volontaires de 171 personnes, qu’elle justifiait par l’arrêt des ventes de Vittel en Allemagne, consécutif à un boycott des consommateurs. Un marché qui pesait 17 % de sa production. «Comme l’ensemble de notre industrie, nous sommes confrontés à des conditions climatiques qui se détériorent, avec des événements plus fréquents et plus intenses tels que les sécheresses régulières suivies de fortes pluies, qui affectent nos conditions d’exploitation», argumente Luc Desbrun, le directeur de Nestlé Waters Supply Est. Or les deux forages Hépar auraient été identifiés comme «particulièrement sensibles aux aléas climatiques, du fait de leur faible profondeur», explique-t-il.

Pour le collectif Eau 88, qui fédère trois associations de protection de l’environnement et l’UFC-Que Choisir, «c’est donc Nestlé qui remporte la bataille de la communication, en affichant sa grande responsabilité dans la régulation des prélèvements d’eau, alors que le préfet des Vosges a renouvelé le 22 octobre 2022 la totalité des autorisations de prélèvements de Nestlé Waters pour dix ans et sans clause express de revoyure».

Le délégué syndical Yannick Duffner s’interroge pour sa part sur le timing du plan de départs, alors que l’annonce du retrait de Vittel du marché allemand remonte à début 2022. Il évoque des pertes de rentabilité liées à la difficulté à obtenir du verre pour la restauration hors foyer ou encore au passage de la totalité des bouteilles de Vittel au plastique recyclé. «Outre-Rhin, les eaux de Vittel ont vite été remplacées par leurs concurrentes, alors que dans les Vosges la réduction de l’emploi se poursuit», regrette le représentant CFDT. 

Bataille de l’image

En moins d’une dizaine d’années, les deux sites vosgiens auront perdu la moitié de leurs emplois. Les eaux de Nestlé Waters seraient-elles la cible d’une chasse aux sorcières, qui épargnerait les minéraliers installés de l’autre côté du massif vosgien, en Alsace (Carola, Wattwiller, Lisbeth, Celtic) ? Marc Hoeltzel, le directeur de l’Agence de l’eau Rhin-Meuse, rappelle que ces eaux alsaciennes, dont les volumes captés correspondent à un tiers de ceux prélevés par Nestlé dans les Vosges, «ne sont pas fragilisées et n'entrent pas en compétition avec l’alimentation en eau potable».

Le géant suisse regrette le décalage persistant entre son image et ce qu’il estime être des efforts pour limiter sa consommation d’eau. Luc Desbrun énumère les investissements effectués ces trois dernières années : modernisation des lignes désormais plus économes en eau, recyclage des eaux de process (lavage de bouteilles...) pour gagner 80 000 m3 par an, suivi des forages (débits, niveaux d’eau) grâce à un logiciel spécifique…

Le groupe a également réduit la pression sur le plus fragile de ses trois gisements, la nappe C des « grès du trias inférieur » (GTI). De 1 million de m3 pompés chaque année, la multinationale est passée en trois ans à 200 000 m3, involontairement aidée par le boycott de la marque Vittel outre-Rhin. Cette nappe, la plus profonde, se régénère en effet moins bien que les deux autres (A et B), situées dans des calcaires du Muschelkalk, plus superficiels. Elle était menacée d’épuisement en raison des prélèvements conjugués de la société d’embouteillage, d’une fromagerie, d’un abattoir et du syndicat intercommunal des eaux. Marc Hoeltzel se dit aujourd’hui confiant dans le respect de la trajectoire qui doit conduire au retour à l’équilibre, la seule condition permettant ensuite sa régénération naturelle. À l’horizon 2027, les prélèvements des différents acteurs dans la nappe C devraient avoir été abaissés à 1,9 million de m3 (- 17 %), un volume qui sera consommé pour un tiers par les industriels et pour deux tiers par les usages domestiques et assimilés.

Moins de pression sur la nappe C

Tout n’est cependant pas encore calé pour réussir à atteindre cet objectif. La ville de Vittel a promis de résorber les fuites dans ses réseaux exploités par Suez, avec des pertes estimées à 20 %. Pour abaisser ses prélèvements dans la nappe C, elle pourra puiser dans la nappe B, moins fragile, que Nestlé Waters lui rétrocédera en 2024. Selon le collectif Eau 88, ce transfert d'autorisation – de 300 000 m3 par an – ne fait que « déplacer le problème » dans la nappe B… Nestlé y puise déjà 1,4 million de m3 par an, contre 800 000 m3 par an dans la nappe A.

Alors qu’associations et multinationale se renvoient les arguments chiffrés, la mise en place de l’observatoire hydrogéologique indépendant, promis il y a quelques années, devient vraiment prioritaire. Un comité d’analyse l’a encore rappelé le 4 mai, à l’issue de l’enquête publique sur le schéma de gestion des eaux de la nappe C.

Moins consommer pour frotter les fromages

Fromagerie de l’Ermitage est le deuxième industriel le plus consommateur d’eau du bassin de Vittel. Sa production de fromages à croûtes dites « lavées » s’avère gourmande en eau en raison de plusieurs opérations de frottage durant l’affinage. L’entreprise de 700 salariés a l’autorisation de prélever 450 000 m3 par an dans la nappe C, la plus fragile. Dans les faits, elle ne puise que 300 000 m3, ce qui reste toujours plus que Nestlé (200 000). Par ailleurs, les besoins de ses process ont été divisés quasiment par trois en dix ans, pour atteindre 1,25 litre d’eau par litre de lait. Pour aller plus loin, la fromagerie se heurte à des verrous réglementaires, à savoir l’interdiction du recyclage des eaux de process dans l’agroalimentaire en France et ce malgré une qualité proche de la potabilité, grâce notamment à un traitement par ultrafiltration.

 

Newsletter La Quotidienne
Nos journalistes sélectionnent pour vous les articles essentiels de votre secteur.
Les webinars
Les services L'Usine Nouvelle
Détectez vos opportunités d’affaires
44 - La Baule-Escoublac
Date de réponse 11/05/2026
Trouvez des produits et des fournisseurs