Entretien

"Les projections sur l'état des sols sont inquiétantes", concède Pascal Chapot, responsable du département agricole de Nestlé

Dans un entretien à L'Usine Nouvelle, Pascal Chapot, responsable du département agricole du groupe Nestlé, explique comment le géant de l'agroalimentaire entend s'impliquer dans la transition de son amont agricole, qu'il estime responsable de deux tiers des émissions du groupe. 

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Pascal Chapot
Pascal Chapot est responsable du département agricole chez Nestlé.

De la fourchette... à la fourche. Pour un groupe comme Nestlé, qui estime que deux tiers de ses émissions de gaz à effet de serre sont liées à l’amont agricole, il faut aller voir ce qui se passe côté champs. Pour la multinationale suisse, le salut pourrait venir de l’agriculture régénératrice, ensemble de pratiques déployées dans les fermes afin d’améliorer leur bilan carbone, mais dont le cahier des charges reste discrétionnaire : il n’existe pas de label ou autre certification, mais simplement des objectifs assignés par des entreprises soucieuses d’aller vers la neutralité carbone.

Nestlé annonce vouloir, au niveau mondial, atteindre les 20% d’approvisionnement en agriculture régénératrice d’ici deux ans, 50% à la fin de la décennie, l’intégralité à la moitié du siècle, date à laquelle le groupe devra être "neutre" en carbone. Pascal Chapot, responsable du département agricole du groupe, détaille cette stratégie.

L'Usine Nouvelle - Histoire de bien comprendre vos enjeux de transition, pouvez-vous nous donner une photographie de votre approvisionnement agricole en France ?

Pascal Chapot, responsable du département agriculture de Nestlé - C’est un approvisionnement qui correspond à un million de tonnes de matières premières chaque année – 28 pour l’ensemble du groupe. Il s’agit principalement de grandes cultures, que ce soit du sucre ou des céréales, mais aussi du lait. Nous déployons un programme d’agriculture régénératrice appelé "Sols vivants" : à ce jour, cinq coopératives ainsi que 150 agriculteurs y participent, soit 70 000 tonnes de matières premières.

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Qu’implique la mutation vers une agriculture régénératrice pour ces exploitants ?

Il y a une forte attention qui est portée sur les sols. Nous constatons, c’est un euphémisme, que les sols ont été un peu abimés au cours des dernières décennies. Les sols sont fondamentaux, l’immense majorité de ce que l’on mange en est issu, de manière directe ou non. Les projections sur leur état sont inquiétantes. Pour enrayer ce mouvement, l’action numéro un est de développer les couverts végétaux : ils permettent de limiter l’érosion, de capturer le carbone, d’améliorer la richesse organique des sols… Nous soutenons aussi par exemple des pratiques de diversification des cultures ou encore de moindre travail des sols avec une diminution de l’intensité mécanique.

Quid des engrais et pesticides ?

L’ambition globale de diminuer la dépendance des agriculteurs à ces intrants et de réduire leur utilisation est claire et partagée. Mais il faut aussi prendre en compte le revenu des agriculteurs, la charge de travail, les rendements, leur régularité…. Notre vision de l'agriculture régénératrice tente de trouver le juste milieu, c'est-à-dire réduire l'utilisation de pesticides et d'herbicides sans compromettre revenus et rendements. Nous avons de nombreux projets pour soutenir la transition vers des techniques alternatives de lutte contre les mauvaises herbes et les nuisibles, et réduire la dépendance aux pesticides.

S’il n’y a pas un bénéfice sous quelque forme que ce soit pour l’agriculteur, il ne se passera rien

—  Pascal Chapot

Quel accompagnement proposez-vous aux agriculteurs et coopératives ?

Il y a un accompagnent technique d’abord, que nous finançons avec les coopératives. Mais il y a aussi un volet financier plus direct avec des primes versées en fonction des pratiques adoptées par les agriculteurs.

Vous indiquez qu’il est difficile de mesurer, au moins à court terme, l’effet de ces pratiques : cela signifie-t-il que les primes se concentrent sur les actions engagées plus que sur les résultats ?

Dans un monde idéal, nous aurions un indicateur de santé des sols universel, rigoureux, facile à mettre en œuvre : nous travaillons là-dessus mais nous n’y sommes pas encore. C’est pour cela que nous sommes encore dans l’incitation pour l’instant. Il faut engager les choses, les voir comme un apprentissage. Nous devons veiller à ne pas tomber dans la prescription pure et dure. L’agriculture est une science éminemment locale, quelque chose qui marche très bien à un endroit, peut ne pas être applicable ailleurs. Il faut rester pertinent par rapport à ce contexte local.

Même si vous soulignez qu’une partie de la rémunération des pratiques devra être financé par la collectivité via les paiements pour services environnementaux, vous acceptez de poser la question de la rémunération sur la table et de verser des primes à l’adoption de ces pratiques, ce qui n’est pas toujours le cas des acteurs industriels du secteur...

C’est un point fondamental ! S’il n’y a pas un bénéfice sous quelque forme que ce soit pour l’agriculteur, il ne se passera rien. Nous avons un schéma d’incitations et une grille de paiements avec des éléments basés sur l’adoption de certaines pratiques. Ce schéma n’est pas global, ce n’est pas possible, mais la rémunération n’est un tabou nulle part, ce modèle vaut aussi pour le café ou le cacao par exemple.

Vous fixez comme objectif d’atteindre 20% de l’approvisionnement agricole en agriculture régénératrice en 2025, 50% en 2030 et l’intégralité en 2050. D’où partez-vous et surtout comment atteindre ces objectifs au niveau global ?

Aujourd’hui nous avons des projets partout en lien avec ces objectifs. Nous ne partons pas de zéro car la relation avec ces agriculteurs existait. En revanche, il y a désormais des impacts que nous ne mesurions pas forcément avant. Cette initiative permet déjà de rendre les pratiques visibles en les mesurant. Cela permet d'évaluer l’état d’avancement de chaque agriculteur. Ces outils permettent de pousser telle ou telle pratique, de voir ce qui marche très bien dans un contexte mais pas ailleurs…

Nous poussons les agriculteurs à diversifier leurs cultures

—  Pascal Chapot

Au niveau mondial, nous avons une part importante de notre approvisionnement qui se fait par des achats directs aux agriculteurs. Cela représente au bas mot 500 000 agriculteurs avec qui nous sommes en relation directe. L’activité de transition repose alors directement sur nous. Nestlé a toujours eu un département agricole : nous avons 1000 agronomes, déployés dans une quarantaine de pays, qui sont chargés de gérer cette relation en direct et de s’impliquer dans cette transition. Mais le métier va être très différent entre un éleveur laitier au Pakistan, au Brésil ou en France. Dans certains endroits, l’accompagnement c’est d’abord un fort support technique, c’est aider au développement des activités.

Concrètement, pour le petit producteur de café au bout du monde, qu’est-ce que cela implique ?

Au Vietnam par exemple, nous avons apporté un fort support technique. Nous poussons les agriculteurs à diversifier leurs cultures, à développer des cultures associées, soit la présence de deux cultures simultanées sur une même parcelle. Les planteurs de café en tirent un bon revenu, autant avec du café qu'avec des cultures additionnelles comme le poivre noir, le durian ou l’avocat. Dans d’autres pays, nous pouvons financer des investissements comme au Pakistan ou nous participons à l’achat de vaches avec une meilleure génétique. Tout le monde y gagne : la productivité est améliorée, l’utilisation de la nourriture est optimisée, le bilan carbone est inférieur…

Quelles sont les zones ou les cultures pour lesquelles il est le plus difficile d’amorcer ces transitions ?

En termes d’impact, il est plus facile de travailler avec de grosses exploitation ou coopératives qui ont déjà de fortes compétences techniques qu’avec des milliers de petits producteurs. Mais nous avons besoin de ces derniers, ce qui implique d’adapter nos actions. De la même façon, une culture de couvert en Espagne, en pleine sécheresse, ne sera pas pertinente.

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