Verser des dividendes, débat moral… ou économique

Le gouvernement a prévenu les entreprises : pas question de distribuer des dividendes si elles recourent au soutien de l'Etat. Et Bruno Le Maire appelle à la modération de manière générale au nom de la solidarité. Les principaux syndicats sont vent debout contre tout versement de dividendes. Le débat est posé sur un terrain moral, mais il recouvre avant tout une question économique.

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Alors que l'on se prépare à un choc de grande ampleur, faut-il rémunérer les actionnaires ?

Le gouvernement en a fait une contrepartie de son soutien aux grandes entreprises : pas question pour elles de verser des dividendes. "Cette disposition ne concerne que les entreprises de plus de 5 000 salariés et de 1,5 milliard d'euros de chiffre d’affaires", rappelle un membre du cabinet de Bruno Le Maire, le ministre de l'Economie. Les PME et ETI, dont les dirigeants se rémunèrent parfois en dividendes, ne sont donc pas concernés. Ce soutien public consiste en reports d’échéances fiscales et sociales, prêts bancaires garantis par l’Etat, dispositifs de soutien à l’export, d’éventuelles recapitalisations…

Le recours au chômage partiel qui vise à éviter des licenciements, n’est lui pas incompatible avec le versement de dividendes.

En revanche, Bruno Le Maire a invité les entreprises à la responsabilité. "Soyez exemplaires, si vous utilisez le chômage partiel, ne versez pas de dividendes", a-t-il déclaré sur BFM le 30 mars 2020. Certains syndicats de salariés, comme la CGT et la CFDT, en ont fait aussi leur cheval de bataille. La CFDT appelle à "une année blanche pour les dividendes". Le gouvernement justifie le non versement des dividendes au nom de l’effort de la nation et d’une solidarité entre les différents acteurs de l’entreprise, les salariés et les actionnaires. Mais derrière la morale, il y a aussi l’économie.  

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Des entreprises veulent prévenir les difficultés

En réalité, nombre d’entreprises qui ne souhaitent pas faire appel aux pouvoirs publics ont prévenu qu’elles suspendraient le versement des dividendes (c’est moins clair pour ce qui est du rachat d’actions, qui est aussi une forme de rémunération des actionnaires). La raison est simple : toute sortie de cash est périlleuse dans une crise dont nul ne peut prédire l’ampleur. Airbus avait ainsi annoncé dès le 22 mars, avant même les injonctions du gouvernement, qu'il ne verserait pas de dividendes. Le constructeur aéronautique européen, qui n’est pas à cours de liquidité et ne demande rien aux pouvoirs publics, s’assure ainsi de conserver dans l’entreprise 1,4 milliard d’euros.

Engie a annoncé qu’il renonçait aux dividendes suite à un conseil d’administration le 1er avril.  Là aussi, l’entreprise, qui déclare disposer d’un bilan solide avec 16,4 milliards d’euros de liquidités, n’envisage pas de demander le soutien de l’Etat (hors chômage partiel en particulier pour ses activités de service). Elle suspend son dividende en raison de "l’incertitude persistante qui plane sur la situation, notamment en ce qui concerne la gravité et la durée de cette crise inédite" ,selon son communiqué. Engie est, aussi, sans doute plus que d’autres sous la surveillance étroite de son principal actionnaire, l’Etat, qui détient 23,64 % du capital et 34,2 % des droits de vote.

Depuis quelques jours, les annonces pleuvent d'entreprises qui renoncent aux dividendes comme Orange, Arkema, Safran, JC Decaux, Eiffage, Tarkett, Altran… Les banques et les assureurs ont été un peu plus longs à se décider. Mais Natixis, CNP assurances, le Crédit Agricole ou encore la Société Générale ont aussi décidé de mettre leurs actionnaires au régime sec. Là ce n’est pas tant sous pression du gouvernement français que du régulateur européen. "La BCE leur a demandé de ne pas verser de dividendes avant début octobre. C’est spécifique à ce secteur, car les banques financent l’économie et elles doivent garder de bons ratios de solvabilité pour continuer à le faire", précise Charles Pinel de Proxinvest, agence de conseil aux investisseurs sur l'exercice de leurs droits de vote.

Une position diplomatique de l'association des grandes entreprises

Le débat a pris une telle tournure que l’AFEP, l’Association des 110 plus grandes entreprises privées françaises, s’est décidée à prendre position. Mais pas question d’une restriction stricte sur les dividendes. L’Afep demande à ses adhérents qui recourent au chômage partiel "de réduire leurs dividendes de 20 % par rapport à l’année dernière" et également de "réduire de 25 % la rémunération des mandataires sociaux versée en 2020 pour la durée où des salariés de leur entreprise seront en chômage partiel".

A la tête de l’Afep, on trouve Laurent Burelle, le patron de Plastic Omnium, qui est conscient d’une situation délicate mais qui n’est pas du genre à se faire dicter ce qu’il doit faire. Plastic Omnium n'a pas supprimé son dividende. La société a décidé de baisser de 34 % celui qui sera versé au titre de 2019 par rapport à l'année précédente, malgré sa forte exposition au secteur automobile dont elle risque de souffrir.

Des entreprises qui résistent aux injonctions

Toutes les grandes entreprises du CAC 40 ne sont pas résolues à priver les actionnaires de rémunération. Air Liquide par exemple rassurait encore ses investisseurs le 18 mars dernier. Il est vrai que c’est dans la stratégie de l’entreprise de rémunérer régulièrement les petits porteurs qui l’accompagnent. Pour Charles Pinel, il y a une attente : "Car avant la crise, pas mal d’investisseurs allaient sur le marché actions car les taux de rémunération des autres actifs étaient faibles. Les valeurs dites de rendement assuraient 3 à 4 %, ce qui est énorme par rapport aux obligations et au monétaire. Les actionnaires se sont aussi déjà pris la chute des cours." L’Oréal, dans son avis d'assemblée générale du 16 mars, prévoyait d'affecter 2,4 milliards d'euros de son bénéfice aux dividendes et 1,7 milliard à ses réserves. 

Charles Pinel constate, en le regrettant, que "le dividende est devenu un moyen de communication, alors que l'analyse de la situation de l'entreprise par le conseil devrait prévaloir. Cela devient compliqué de le baisser car c’est très mal interprété par les marchés." C’est parfois un piège. Total, dans son avis de réunion de l’assemblée générale du 25 mars, prévoyait encore de verser 7 milliards d’euros de dividendes. Le 1er avril, la société a versé un coupon trimestriel de 1,8 milliard d’euros à ses actionnaires, ce qui a eu un effet très bénéfique sur son cours. Mais certains analystes estiment qu’avec la hausse des coûts de production, la baisse des prix du pétrole et un développement encore timide dans les ENR, cette distribution se fait au détriment de l'avenir. Le 23 mars, lors de la présentation de son plan d’action aux salariés, le Pdg Patrick Pouyanné a expliqué vouloir réduire les investissements de 3,3 milliards d’euros mais n’a pas parlé de réduire le dividende. Tout juste a-t-il prévu de réduire le plan de rachats d’actions, une pratique à laquelle se livre régulièrement l’entreprise. Au final, une stratégie qui pourrait finir par faire peur à certains investisseurs de long terme.  

L’expérience de la crise de 2008

Au-delà des injonctions gouvernementales ou des stratégies des uns et des autres, les actionnaires ne sortiront a priori pas indemnes de cette crise à la lumière de ce qui s'est passé lors de la précédente récession. La rémunération (dividendes + rachat d’actions) des actionnaires du CAC 40 était passée de 54,2 milliards d'euros à 35,2 milliards entre 2008 et 2009. Il y a fort à parier que le choc sera rude cette fois-ci aussi. Le CAC 40 sort, toutefois, d’années fastes. Ses actionnaires ont perçu 60,2 milliards d'euros en 2019 (dividendes et rachat d’actions), 11 % de plus que l'année précédente qui était déjà très bonne. 

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