Etude

Une délégation sénatoriale dénonce l’invisibilisation de la santé des femmes au travail

Pendant six mois, une délégation composée de cinq sénatrices a auditionné des professionnelles et experts de divers secteurs pour dresser un état des lieux de la santé des femmes au travail. Selon un rapport rendu public le 28 juin, les spécificités féminines de la santé professionnelle restent méconnues et minimisées.

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Femmes
Les femmes sont exposés à plus de dangers "invisibles" que les hommes, comme les violences sexistes et les risques psychosociaux.

«Il faut systématiquement chausser les lunettes du genre» lorsque l’on souhaite faire de la prévention au travail, selon une délégation sénatoriale. Après six mois d’auditions et de déplacements, cette délégation, composée de cinq sénatrices de bords politiques différents, a remis un rapport qui s’intéresse à la santé des femmes au travail. «Les spécificités féminines demeurent encore trop méconnues et insuffisamment prises en compte dans leur globalité», peut-on lire dans le rapport.

Des données inexistantes…

L’invisibilisation des situations spécifiques aux femmes commence par le manque de données. La délégation dénonce «des connaissances encore parcellaires des statistiques sexuées et des spécificités féminines». Par exemple, Annie Thébaud-Mony, directrice honoraire de recherches à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), auditionnée par la délégation, a critiqué «l’extrapolation de l’épidémiologie des hommes vers les femmes s’agissant des risques chimiques et de leurs conséquences en matière de cancer». 

Ce manque de données a même entravé les rapporteures de la délégation. «Ainsi, la Cnam (Caisse nationale d’assurance maladie, ndlr) n’a pas été en mesure de fournir aux rapporteures des données sur la répartition des arrêts maladie par sexe, alors même qu’elle fournit de telles données par âge», dit le rapport. Ce manque de données ne concerne pas uniquement les secteurs où les femmes sont minoritaires, mais également les secteurs où elles sont largement majoritaires, comme le nettoyage. Ainsi, alors que les personnels de nettoyage sont exposés quotidiennement à des produits cancérogènes, aucune étude épidémiologique sur le lien entre ces métiers et le cancer n’existe, selon la délégation.

…qui produisent des équipements appropriés…

Si des études et des données manquent, comment faire en sorte que les équipements de travail soient conçus de manière adéquate pour les femmes ? D’après la délégation, on ne le fait tout simplement pas. Elle constate que «les postes de travail et l’organisation spatiale sont souvent pensés pour un homme de taille moyenne», laissant de côté les femmes. Elle donne pour exemple les postes de travail dans les lignes de production industrielle, qui ne sont souvent pas réglables et pas adaptés au gabarit des femmes, inférieur en moyenne à celui des hommes.

Cette absence de dimensionnement concerne également les équipements de protection. Les gants de protection seraient en général surdimensionnés par rapport aux mains des femmes, qui doivent donc fournir des efforts pour maintenir le gant sur la main. Des efforts qui accroissent les risques des troubles musculo-squelettiques (TMS), selon une experte de l’Institut national de recherche et de sécurité (INRS) auditionnée.

…et une organisation inadaptée

Si ces problèmes naissent de différences «invisibles», les spécificités visibles des femmes engendrent des risques tout aussi ignorés. Par exemple, la double journée des femmes, qui fait qu’elles accomplissent une grande part des tâches domestiques tout en ayant moins de temps pour récupérer, aggravent les risques biomécaniques et psychosociaux. Ces différences organisationnelles touchent les femmes durant toute leur carrière et font qu’elles ont plus de chance d’avoir des parcours professionnels plus hachés.

Ces parcours pénalisent non seulement la retraite des femmes, mais aussi leur santé. Le rapport souligne que «les tableaux de maladies professionnelles [...] ont également été pensés à l’origine au masculin, pour les secteurs des mines, de la chimie ou du BTP». Ils sont donc adéquats pour attribuer une maladie à une exposition unique et massive, mais pas pour évaluer les conséquences d’un cumul d’expositions diverses résultant d’une carrière hachée.

Un autre aspect invisibilisé de la vie professionnelle des femmes est leur exposition aux violences sexistes et sexuelles (VSS). Dans une enquête qui date de 2013, – là encore une illustration du manque de données – 8% des femmes déclarent avoir subi un comportement sexiste au travail, contre 1% des hommes. Ce pourcentage est aggravé lorsqu’elles travaillent dans des secteurs à prédominance masculine, comme l’industrie. 15% des femmes s’y déclarent concernées par ces comportements, qui engendrent des maladies et des problèmes de santé chronique.

La santé sexuelle affecte le travail des femmes

La santé chronique des femmes peut aussi affecter le travail des femmes. Les rapporteures se sont penchées sur un cas particulier qui touche entre 1,5 et 2,5 millions de femmes en France : l’endométriose. Cette pathologie peut provoquer des lésions, des kystes et des adhérences entre organes, qui peuvent être très douloureuses. Ces douleurs ont des conséquences concrètes sur le travail des femmes, qui peuvent avoir du mal à rester dans une certaine position, par exemple.

Les études françaises manquent – une fois de plus – sur le sujet. S’appuyant sur des études internationales, le rapport indique que les femmes atteintes d’endométriose sont plus susceptibles aux arrêts du travail, ce qui entraîne des pertes financières. «L’absentéisme lié à l’endométriose est fréquent mais pas très long, ce qui entraîne évidemment des pertes financières pour les femmes en raison des jours de carence», a déclaré Valérie Lorbat-Desplanches, présidente de la Fondation pour la recherche sur l’endométriose à la délégation.

Par ailleurs, la santé reproductive est souvent source d’inégalités. La grossesse et la maternité sont les troisièmes motifs de discrimination dans l’emploi, selon le rapport du Défenseur des droits de 2017. De plus, «les entreprises n’informent pas toujours les femmes de leurs droits concernant la grossesse» selon la délégation. Le rapport souligne également que les divers symptômes de la ménopause (bouffées de chaleur, difficultés urinaires, douleurs articulaires, troubles de la concentration…) peuvent «altérer le travail effectué».

Pourtant, malgré ces problématiques spécifiques aux femmes, beaucoup d’entreprises refusent de chausser les lunettes du genre. «Certains employeurs sont en effet réfractaires à une telle approche en raison de la peur du risque de discrimination au travail», dit le rapport. Pourtant, la loi du 4 août 2014 pour l’égalité réelle entre les femmes et les hommes, a introduit, par le biais d’un article du droit du travail, l’obligation de tenir compte des différences de genre lors de l’évaluation des risques professionnels. Il reste à savoir si ce rapport, qui sera présenté prochainement au gouvernement, apportera de la visibilité aux maux des femmes au travail.

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