Enquête

Face aux polluants éternels, les salariés de l'industrie restent mal protégés

«Polluants éternels», les PFAS sont présents dans de nombreux secteurs industriels où les salariés peuvent y être exposés dans des quantités importantes. Pourtant, les données manquent pour évaluer le nombre de travailleurs concernés et leur protection.

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En octobre 2024, le CSE de l’usine de per- et polyfluoroalkylées (Pfas) de Solvay à Salindres (Gard) découvrait les résultats inquiétants d’une expertise. Elle concluait à «un contact trop fréquent avec les substances en parallèle de mesures collectives qui ne sont pas toujours suffisantes et efficaces, voire dans certains cas absentes». Solvay assure respecter ses obligations et pointe un rapport «entaché par un parti-pris méthodologique et par de nombreuses erreurs et approximations tant sur les plans scientifique, réglementaire que juridique.» Avant de se retrouver dans l’eau ou la terre, les Pfas sortent des usines. Ces 12000 substances trouvent bon nombre d’applications grâce à leurs propriétés ignifuges, imperméabilisantes ou antiadhésives. Dénommées « polluants éternels », très persistantes dans l’environnement et l’organisme, elles sont utilisées dans presque toute l’industrie, de la métallurgie à l’emballage, et surtout dans la chimie. «D’abord, on trouve le fabricant du Pfas, celui qui s’en sert dans ses produits comme les peintures ; puis l’utilisateur de ces peintures dans le BTP par exemple, énumère Myriam Ricaud, la responsable du pôle risques chimiques de l’Institut national de recherche et sécurité (INRS), l’organisme spécialisé dans la santé et la sécurité au travail. En bout de chaîne, des entreprises traitent les déchets contenant la peinture et dépolluent les sites contaminés.»

Des résultats jugés alarmants

Les salariés de toutes ces sociétés sont ainsi potentiellement soumis à des fréquences et des quantités d’expositions bien supérieures à celles supportées par la population générale. Pourtant, «jusqu’à présent, il n’existe pas de données publiées suffisantes pour identifier les secteurs industriels concernés et les salariés exposés», déplore l’ingénieure chimiste. Pour disposer d’informations plus précises, l’INRS a lancé, début 2024, une enquête auprès de 25 000 entreprises françaises pour dresser un panorama manquant : où sont-elles ? En quelles quantités ? Combien de salariés sont exposés ? Quelles mesures de protection sont mises en place ? Quels sont les Pfas utilisés en France ? Les résultats sont attendus pour le troisième trimestre 2025. Les études existantes, rares et menées sur de petits échantillons, font état de mesures très alarmantes pour les professions ciblées, pompiers ou salariés des usines de production de Pfas. En 2023, une enquête de France 3 révélait qu’en 2016, les salariés de l’usine Daikin d’Oullins-Pierre-Bénite (Rhône), un site producteur de certains Pfas, avaient 400 fois plus d’acide perfluorooctanoïque (PFOA) dans le sang que la moyenne française. La molécule n’était pourtant plus utilisée depuis huit ans.

Or, certains Pfas ont des effets toxiques avérés, dont le PFOA, interdit par l’Union européenne depuis 2020 : cancérogènes, reprotoxiques, néfastes pour le système immunitaire... L’exposition sur le lieu de travail se fait plus souvent par voie respiratoire et cutanée que par ingestion. Et un travailleur est fréquemment exposé à d’autres substances chimiques. «Ces mélanges peuvent avoir des effets toxicologiques différents, additifs, voire synergiques», alerte Myriam Ricaud. Pour protéger les travailleurs, l’INRS recommande en priorité de substituer les Pfas par d’autres molécules. «Lorsque les industriels se rendent compte qu’un Pfas a des effets sur la santé, ils le remplacent assez rapidement, mais parfois par d’autres Pfas, dont on découvre plus tard qu’ils sont eux aussi dangereux», regrette l’experte de l’INRS, qui invite à appliquer un principe de précaution à l’ensemble de cette famille nombreuse. Lorsque la substitution n’est pas possible, l’organisme spécialisé préconise des protections collectives (hottes aspirantes, filtres...) et individuelles (masques, gants...).

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Les syndicats sont toujours plus demandeurs d’informations. « Substituer les molécules aujourd’hui, c’est protéger nos emplois de demain, appuie Jean-Louis Peyren, représentant du Collectif Pfas créé en janvier au sein de la CGT. Nous allons petit à petit vers l’interdiction des Pfas, nous ne voulons pas que cela serve d’argument aux patrons pour fermer nos usines. » L’arrêt de la production d’acide trifluoroacétique par Solvay à Salindres, dû «à une évolution défavorable du marché», entraînera la suppression de 68 postes cette année.

Améliorer la prévention

Dans une lettre adressée au gouvernement en février, la CGT réclame une campagne de prélèvements sanguins auprès de salariés volontaires pour établir une cartographie des expositions, un suivi médical des travailleurs exposés et la transmission aux élus du personnel d’une liste précise des produits utilisés. De son côté, la fédération professionnelle France Chimie a incité ses 1200 adhérents à répondre à l’enquête de l’INRS. «Votre participation permettra de progresser sur la connaissance des expositions des Pfas en France en vue d’améliorer la prévention des risques professionnels», a appuyé l’organisme, précisant que «les résultats de l’enquête seront exploités anonymement». «Les grands groupes ont les moyens humains et financiers pour mettre en place des démarches de prévention adaptées, conclut Myriam Ricaud, qui rappelle que des salariés au courant des risques se protègent mieux. Il ne faut pas oublier de sensibiliser les petites structures utilisatrices de Pfas, où l’information circule moins bien et où les moyens manquent. »

Premières interdictions

Dès 2026, les produits cosmétiques, le textile et le fart à ski ne contiendront plus de Pfas. Une loi de février interdit la fabrication, l’importation, l’exportation et la mise sur le marché de ces produits s’ils contiennent des «polluants éternels». Les ustensiles de cuisine n’ont pas été retenus dans cette liste, à la suite d’un intense lobbying de SEB, producteur des poêles antiadhésives Tefal. Dans le textile, les habits, chaussures et imperméabilisants pour vêtements sont visés par l’interdiction, et seront rejoints par les textiles à usage industriel en 2030. Les équipements de protection, notamment ceux des professionnels de la sécurité, pourront continuer à utiliser des Pfas. En outre, sur le principe «pollueur-payeur», les producteurs de Pfas devront s'acquitter, dans un an, d'une redevance de 100 euros par 100 grammes de Pfas rejetés dans l’eau, afin de couvrir le coût de la dépollution par les agences de l’eau. Par ailleurs, une proposition de restriction de toute la famille des Pfas est étudiée à Bruxelles depuis 2023. Pour le moment, l’Europe interdit ou restreint au compte-gouttes l’utilisation de certaines molécules.

 

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Vous lisez un article de L'Usine Nouvelle 3741 - Avril 2025

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