Chronique

Punir les chômeurs reste une solution bancale pour le plein emploi

[Chronique RH] Motivé par son objectif d’atteindre un taux de chômage à 5% en 2027, le gouvernement veut durcir les conditions de l’indemnisation chômage. Entre allongement de la période de carence et raccourcissement de la durée d’indemnisation, les ministres hésitent. Difficile d’évaluer les effets de ces mesures sur le taux de chômage alors que l'efficacité de l'accompagnement des chômeurs ne fait, elle, aucun doute.

Réservé aux abonnés
Agence France Travail
Le gouvernement prépare un décret qui réformera les conditions de l'indemnisation au chômage à partir du 1er juillet. Il faudra aussi renforcer l'accompagnement des demandeurs d'emploi.

Les chômeurs doivent se préparer à un tour de vis. Bruno Le Maire souhaite mettre les seniors au régime commun de l’assurance chômage, alors que les plus de 55 ans bénéficient actuellement d’une durée d’indemnisation de 27 mois au lieu de 18. Gabriel Attal préférerait raccourcir encore la durée maximale d’indemnisation, dans la limite de 12 mois. Autre piste évoquée, cette fois par Catherine Vautrin, ministre du Travail : allonger le délai de carence maximal appliqué à ceux qui touchent des indemnités de licenciement supra-légales. Pourquoi pas jusqu’à 12 mois au lieu de six actuellement, une mesure qui toucherait surtout les cadres.

Une belle foire aux idées. Objectif officiel du gouvernement, avec ce durcissement des règles d’indemnisation : «inciter» à la reprise d’emploi et faire baisser le taux de chômage (7,5% fin 2023) afin d'atteindre le plein emploi à la fin du quinquennat, c’est-à-dire 5% de chômage. Avec une limite : seule la moitié des chômeurs touche des allocations chômage, activer ce levier présente donc une efficacité limitée.

Pas de lien entre taux de chômage et durée d'indemnisation

Or une étude de la banque d’investissement Natixis, réalisée en avril à partir d’une analyse des données de 19 pays de l’OCDE, montre qu'il n’y a aucun lien entre la durée maximale d’indemnisation chômage et le taux de chômage d’un pays. Aucun lien non plus entre le niveau de chômage et le montant moyen de l’indemnisation (rapportée au salaire moyen). Au Danemark, où le taux de chômage est faible, un chômeur touche 90% de son salaire de référence – contre 72% en France.

Des conclusions à contrecourant de la littérature scientifique habituelle. La plupart des études montrent d’une part qu’on retrouve plus facilement un emploi au début d’une période de chômage. D’autre part, il existe un pic de retour à l’emploi à l’approche de la fin de la période d’indemnisation, surtout chez les cadres. Autrement dit, plus la période d’indemnisation est longue, plus les demandeurs d’emploi le restent longtemps. Mais le delta est faible, et la somme des comportements individuels n’impacte que très légèrement le taux de chômage d’un pays.

D’autres travaux scientifiques, portant notamment sur l’Allemagne, montrent par ailleurs que durcir les conditions d’indemnisation présente des effets pervers : les chômeurs les plus qualifiés finissent par prendre des postes sous-qualifiés, qui par conséquent ne sont plus disponibles pour les moins diplômés ; les demandeurs d’emploi acceptent plus facilement des emplois précaires, CDD de courte durée et missions d’intérim, ce qui met en péril la qualité de l’emploi dans un pays ; certains économistes affirment d’ailleurs qu’un tel durcissement tire les salaires vers le bas – ce qui est contesté par d’autres… Et bien sûr, cela pousse les plus éloignés de l’emploi vers une précarité encore plus coûteuse pour la collectivité.

Former les chômeurs est la solution la plus efficace

Selon l’étude de Natixis, la politique la plus efficace pour faire baisser le taux de chômage dans les pays de l’OCDE est un niveau élevé de «dépenses actives du marché du travail» (mesuré en % du PIB). Des dépenses, pour l’essentiel, de formation des demandeurs d’emploi.

Le taux de chômage est au plus bas dans les pays (Danemark, Pays-Bas, Suède…) où ces dépenses sont les plus élevées, relève l’étude. Elles sont souvent accompagnées d’une grande mobilisation des conseillers des services de l’emploi, nombreux, réactifs, mobilisés. En France, un conseiller Pôle emploi (devenu France Travail) suit le plus souvent (hors dispositifs spéciaux) 450 personnes, indique en 2023 la mission de préfiguration de France Travail. Qui reconnaît «des accompagnements trop souvent formels et peu intensifs». Au Danemark, 100% des demandeurs d’emploi doivent être inscrits à la plate-forme d’offres d’emploi, et ils ont l’obligation de répondre à deux offres par semaine. En France, seuls 10% des demandeurs d’emploi sont abonnés aux offres.

Pour aider les demandeurs d’emploi à retrouver un travail, rien de mieux que… de les aider. Dans les enquêtes annuelles de Pôle emploi, les entreprises le répètent : le premier obstacle au recrutement est l’absence de compétences adéquates chez les candidats. Mais politiquement, il est sans doute plus payant de faire croire que les chômeurs sont responsables de leur situation.

Le pari de France Travail

Un des paris de la création de France Travail, qui a succédé à Pôle emploi début 2024, est justement d’être plus efficace dans cet accompagnement. De proposer plus de formations, mieux adaptées aux besoins des entreprises, au plus près des bassins d’emploi. Il est primordial de réussir ce pari, mais le chantier est titanesque. Le grand plan d’investissement dans les compétences (PIC) a permis de doubler le nombre de demandeurs d’emploi formés chaque année, passé de 800 000 à 1,6 million entre 2018 et 2022. Mais très peu ont suivi des formations qualifiantes, les seules qui permettent de changer de métier et de s'adapter aux besoins, notamment, de la transition écologique et numérique.

En France, ces parcours ne nécessitent plus que 12 mois pour être proposés, identifiés, suivis, validés… Si le gouvernement tient absolument à diminuer la durée d’indemnisation des demandeurs d’emploi, il ferait bien d’accélérer et d’amplifier les mesures qui les aident à retrouver un job. Sinon il manquera une de ses deux jambes à cette réforme.

Abonnés
Le baromètre des investissements industriels en France
Nouvelles usines, agrandissement de sites industriels existants, projets liés à la décarbonation… Retrouvez dans notre baromètre exclusif toutes les opérations classées par région, par secteur industriel, par date d’annonce et de livraison.
Je découvreOpens in new window
Newsletter La Quotidienne
Nos journalistes sélectionnent pour vous les articles essentiels de votre secteur.