La nouvelle politique commerciale d'EDF fait des remous. L’énergéticien a annoncé jeudi 6 mars le lancement d’un mécanisme d’enchère pour écouler ses contrats d’allocation de production nucléaire (CAPN). «EDF, entreprise 100% publique, doit fournir une électricité au prix le plus compétitif possible à tous les industriels. Le projet de mise aux enchères européennes ne répond pas à cette vocation et affaiblirait l’industrie française. L’accord de 2023 doit être respecté», s’est indigné sur X l’ancien ministre de l’Economie Bruno Le Maire vendredi 7 mars, alors que les industriels énergo-intensifs ont aussi fait part de leur mécontentement.
Jusqu’ici, le groupe menait des négociations bilatérales pour ces CAPN avec les industriels électro-intensifs. Au jeudi 6 mars, ces négociations avaient abouti à la conclusion de huit lettres d’intention et à la signature ferme d’un contrat pour un volume de consommation annuelle totale de 12 TWh, alors que l’Etat espérait encore récemment qu’EDF atteigne très rapidement un volume d’une vingtaine de TWh. Selon EDF, une nouvelle lettre d'intention s'est depuis ajoutée à ce total et une autre signature définitive est attendue. Un bilan sur le respect de l'accord de 2023 doit aussi avoir lieu.
Des enchères pour les entreprises de tous les secteurs
Dans le cadre du mécanisme d’enchère envisagé pour le moment en juin, EDF va proposer une puissance totale de 1800 MW d’électricité, représentant environ 10TWh de consommation pour une livraison de l’énergie au 1er janvier 2026. L’énergéticien a mis en ligne un guichet pour permettre aux entreprises et fournisseurs alternatifs d’électricité de faire connaître leur intérêt pour les CAPN, qui auront des durées de 10 ou 15 ans.
Le mécanisme d’enchères s’adresse aux entreprises françaises mais aussi européennes avec une consommation supérieure à 7 GWh par an, sans distinction de secteurs, et aux fournisseurs implantés en France. «Cela ne signifie pas que ces fournisseurs vont réserver cette électricité à leurs clients français», a précisé Karine Revcolevschi, la directrice amont-aval et du trading chez EDF, lors d’un échange avec la presse. En plus de ces critères, EDF demandera évidemment des garanties financières aux acteurs intéressés. Le prix d’introduction du système d’enchères est confidentiel. EDF s’engage par ailleurs sur un minimum de volume livré même si le volume global de livraison dans le cadre d’un CAPN dépendra de la performance du parc nucléaire.
"La décision d'EDF traduit une forme de fébrilité du groupe"
Pour un bon connaisseur du dossier, «la décision d’EDF traduit une forme de fébrilité du groupe». «EDF veut engager un maximum de consommateurs dans des contrats avec des coûts qu’ils contrôlent, car les prix de marché, par exemple pour une livraison en 2027, sont désormais nettement en dessous de ses coûts de production, ajoute cette source. Le groupe cherche aussi à montrer qu’il s’active sur le sujet, alors que l’expiration prochaine du mandat d’administrateur de son PDG Luc Rémont offre une fenêtre de tir pour un changement de gouvernance.»
Selon EDF, l’objectif du nouvel instrument de politique commerciale est de répondre à une demande de fournisseurs alternatifs et de clients non électro-intensifs de taille significative. Du côté des fournisseurs, TotalEnergies fait partie des acteurs intéressés. Mais les fournisseurs alternatifs ne sont pas encore complètement convaincus. «Nous souhaitions des enchères avec une forme d’encadrement par la Commission de régulation de l’énergie et avec un prix de réserve se rapprochant du coût comptable de production nucléaire. Or nous n’avons pas suffisamment d'information sur ce deuxième point», tempère auprès de L'Usine Nouvelle Géry Lecerf, le président de l’Association française indépendante de l’électricité et du gaz (Afieg) qui regroupe des énergéticiens alternatifs comme les filiales tricolores de Vattenfall et Alpiq.
Les électro-intensifs appellent EDF à "ne pas tourner le dos à l'industrie française"
«Toutes les entreprises pérennes dans le temps et capables de payer le MWh quelques euros de plus que les électro-intensifs sont susceptibles d’être intéressées. Je pense aux opérateurs télécoms, aux fournisseurs d’eau ou encore aux entreprises de transport comme la SNCF, souligne Frank Roubanovitch, le président du CLEEE, une association de grands consommateurs d’électricité et de gaz comme Orange, Auchan ou encore Veolia. Mais étant donné les prix du marché, l’intérêt dépendra du niveau du prix de réserve. Il ne faudrait pas non plus que ces 10 TWh viennent diminuer les volumes jusqu’ici promis aux électro-intensifs.»
A travers son système d’enchères, EDF répond aussi à une demande des autorités européennes de concurrence. «EDF ne doit pas tourner le dos à l’industrie française», a réagi vendredi 7 mars l’Uniden, l’association des industriels électro-intensifs, dans un communiqué. «Les seuls bénéficiaires de cet appel d’offres seront, outre les fournisseurs alternatifs, les consommateurs […] qui ne sont pas exposés à la concurrence internationale ou ceux pour lesquels l’électricité ne pèse guère dans leur coût de revient, ajoute l’Uniden. Inversement, des industries stratégiques comme l’acier, l’aluminium ou la chimie […] ne pourront pas suivre les enchères». Grosso modo, l’Uniden s’inquiète du fait qu’EDF pourrait se soucier davantage de «vendre aux plus offrants plutôt qu’à ceux qui en ont besoin», même si EDF a indiqué de son côté que les deux modalités de commercialisation des CAPN, les négociations bilatérales et les enchères, coexisteraient.
Des zones de flou sur l'ouverture aux entreprises étrangères
Le parc nucléaire français va-t-il bénéficier à des entreprises d’autres pays européens comme l’Allemagne ? EDF laisse entendre que oui à demi-mot. «On s’adresse à des entreprises européennes qui consomment en France ou en Europe, a indiqué Karine Revcolevschi. Mais nous ne livrons de l’électricité qu’en France. Après, ce sont les marchés et les interconnexions électriques qui fonctionnent».
Selon plusieurs bons connaisseurs du marché de l’électricité sondés par L’Usine Nouvelle, ce ne serait pas si simple. En particulier dans le cas d’entreprises étrangères qui voudraient participer directement aux enchères. Des phénomènes de saturation des interconnexions électriques avec les autres pays pourraient dissuader ces entreprises de payer pour des volumes qu’elles ne seraient pas certaines de recevoir. «L’ouverture aux entreprises étrangères est purement une annonce de façade», considère un spécialiste. Sur ce point, EDF indique seulement que «l'acheminement de l'électricité hors de France sera à la charge de l'entreprise cocontractante qui pourra revendre son électricité en France» en cas de besoin.



