La tension monte entre EDF et l’État sur le financement des six premiers EPR2. EDF a en effet du mal à faire passer un devis qui friserait maintenant «les 100 milliards d’euros», comme l’a évoqué Marc Ferracci, le ministre de l’Industrie et de l’Énergie, sur Sud Radio le 18 février. C’est près de 20% de plus que le dernier chiffrage provisoire, de fin 2023, qui était de 67,4 milliards d'euros, soit 79,9 milliards d’euros de 2024, avait réévalué la Cour des comptes dans son dernier rapport sur l’état de la filière EPR, publié en janvier 2025. On ne sait pas si le ministre parlait d’un coût avec ou sans les frais financiers. Ces derniers dépendent directement de la durée des chantiers, qu’EDF cherche à réduire à 70 mois à partir du premier béton. Cela nécessiterait que des pans entiers du génie civil soient préfabriqués, ce qui enfle considérablement les devis.
Des devis qu’EDF a fait établir, mais n’a pas rendus publics fin 2024, comme promis à l’État et aux parlementaires. «Nous avons à date des devis de coûts sur l’EPR2 qui sont suffisants en précision pour réaliser le montage financier du projet», assure pourtant Luc Rémont. Mais ces devis doivent encore être «affinés dans les mois qui viennent, jusqu’à la décision finale d’investissement qui, elle, se situe au deuxième semestre 2026 environ», précise le PDG d’EDF. Il faudrait maintenant attendre fin 2025 pour avoir un chiffrage ferme du devis.
Construire plus vite pour limiter les frais financiers
Contrairement à la demande du gouvernement, qui voulait une idée précise du coût et des délais de construction pour établir le mode de financement, Luc Rémont explique qu’il veut avancer en parallèle le «travail d’optimisation» du devis et la «recherche de l’équilibre financier» du projet. «C’est un assemblage de trains dans lequel les wagons arrivent in fine ensembles. On ne met pas les wagons en série, sinon, là, on prendrait vraiment du retard. À la fin, le train part tout assemblé. Pour l’instant, on assemble les wagons un par un. On rassemblera l’ensemble des éléments au moment de la décision finale d’investissement.»
Hors inflation, il reste encore plusieurs inconnues dans les contenus des «wagons» dont parle Luc Rémont. Sur le wagon génie civil, EDF a eu un premier devis d’Eiffage pour la paire d’EPR2 de Penly (Seine-Maritime), dont le premier béton est maintenant prévu pour 2028. Sa durée de construction prévue est de 105 mois. L'entreprise publique ne pouvait pas inclure la préfabrication d’éléments, décidée fin 2024 pour tenir les 70 mois. A-t-il été revu ? Un seul et même devis sera-t-il négocié pour les 6 EPR2, afin d’optimiser les coûts de fabrication des modules préfabriqués ? Ou uniquement pour les quatre suivants à Gravelines (Nord) et Bugey (Ain) ? Et avec qui ? Ce choix pèsera lourdement sur la facture finale.
Des devis qui explosent
Le wagon électrotechnique est, lui, loin d’être prêt à partir. Le design de détail des parties électronucléaires n’a débuté qu’à l’été 2024, les plans de conception ayant été fini en retard et donc il est trop tôt pour avoir un chiffrage de cette partie. D’autant que, cette fois, EDF ayant appris de ses erreurs sur les chantiers de Flamanville (Manche) et surtout d’Hinkley Point C, au Royaume-Uni, il n’est pas question de démarrer la construction sans avoir achevé les plans de détail, au moins à 75%.
Les wagons des grands équipements sont en revanche normalement sur les rails. EDF a déjà passé commande à sa filiale Framatome des cuves, couvercles et générateurs de vapeur des deux EPR de Penly. Et c’est Arabelle Solutions, son autre filiale, suite au rachat de l’activité GE Steam Power, qui va fournir les turboalternateurs géants et se prépare à les produire en série. Grâce à la loi d’accélération du nouveau nucléaire, les wagons des autorisations administratives et environnementales devraient être faciles à raccrocher.
Reste celui des compétences. Pour construire les six EPR2, la filière doit embaucher 100000 personnes en 10 ans, dont 65000 emplois industriels souvent sous tension. Or, la filière manque de visibilité, observe la Cour des comptes, avec un planning de construction déjà décalé de deux ans à Penly. On parle maintenant d’une mise en service du premier EPR2 de Penly plutôt en 2038-2040, au lieu de 2035 annoncé initialement. A voir si EDF arrivera bien à raccrocher tous les wagons EPR2 d’ici à 2026.



