Pourquoi les Européens s'apprêtent à se passer du charbon russe

Les Etats membres de l'Union européenne doivent décider d’un embargo sur les importations sur le charbon russe. Les sanctions visent pour la première fois le secteur des hydrocarbures, stratégique pour Moscou. Et pour l'Europe, il est plus facile de se passer du charbon que du pétrole et du gaz russes.

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Centrales au charbon
La Russie représente près de 50% des importations européennes de charbon, et 70% de ses importations en charbon "vapeur".

Il y a encore un mois, renoncer aux importations d’énergie russe paraissait inconcevable pour les Européens, vu les réticences de Berlin notamment. Les images de massacres de civils dans les rues de Boutcha en Ukraine, que l'armée russe venait de quitter, ont fait bouger les lignes de façon radicale. Les Européens s’apprêtent à adopter un embargo sur les importations de charbon russe. Un premier pas - alors que jusqu’à présent, les sanctions européennes avaient épargné le secteur énergétique - qui pourrait ouvrir la voie à d’autres mesures, cette fois sur le pétrole voire le gaz où les intérêts en jeu sont bien plus importants.

Discussions en cours sur les sanctions européennes contre la Russie

La décision fait l’objet de discussions intenses. Les ambassadeurs des Etats membres à Bruxelles se retrouvent à nouveau ce jeudi 7 avril, faute d’accord après une première journée de négociations, afin de valider le nouveau train de sanctions proposé par la Commission européenne. Des désaccords persistent sur des modalités techniques des mesures sur le charbon, en particulier sur l’arrêt ou non des contrats en cours. Outre l'importation de houille, l’Union européenne prévoit une interdiction de ses ports aux navires russes et un embargo sur l’importation de bois, de ciment et de produits chimiques russes notamment. En cas d'accord, le paquet final devra encore être officiellement validé par les ministres des Affaires étrangères européens, lundi 11 avril.

En bannissant le charbon, les Européens prennent un risque limité pour l’économie. La Russie représente certes la moitié des importations de charbon des 27, mais 70% de ses importations de charbon "vapeur", destiné à la production d’électricité, contre 20 à 30% pour le coke (charbon sidérurgique), avec un peu plus de 43 millions de tonnes. Son poids dans le mix énergétique européen est beaucoup plus faible que celui du pétrole et du gaz russe, et tous les Etats ne sont pas logés à la même enseigne. Selon Eurostat, les importations de charbon en provenance de Russie ont représenté 5,4 milliards d’euros en 2021, bien moins que les 55 milliards d’euros d’importations de gaz. Mais l’Allemagne, à elle seule, représente près d’un tiers des importations européennes, avec 18 millions de tonnes de charbon russe l’an dernier. En France, les importations russes de charbon n’ont représenté que 2 millions de tonnes.

Une mesure moins coûteuse qu'un embargo sur le pétrole et le gaz

Même la fédération des importateurs allemands de charbon VdKi, par la voix de son président Alexander Bethe, estime que « les importations de charbon en provenance de Russie pourraient être remplacées en quelques mois ». Contrairement au gaz, « le pétrole et le charbon sont des marchés plus globaux et plus liquides et reposent moins sur des infrastructures rigides comme les pipelines », explique le think-tank Bruegel, selon lequel la part de marché de la Russie dans l’approvisionnement européen s’explique surtout par les prix bas pratiqués par Moscou. Se passer du charbon russe conduira à une hausse des prix assurément, mais les autres grands pays fournisseurs, comme l’Australie, l’Afrique du Sud et la Colombie, pourront se substituer. 2,6 millions de tonnes de charbon sont stockées dans les ports européens, rappelle par ailleurs le think-tank Bruegel.

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Et après ? « Je pense que des mesures sur le pétrole et le gaz seront nécessaires à un moment ou à un autre », a reconnu le 6 avril Charles Michel, le président du Conseil européen. Le Président français Emmanuel Macron s’est lui aussi exprimé en faveur d’une extension des sanctions au secteur pétrolier russe. Pour l’instant, la Commission s’est engagée à étudier la possibilité de sanctions sur le secteur pétrolier, alors que les Etats-Unis et la Grande-Bretagne ont déjà pris des mesures dans ce sens.

Maintenir l'unité européenne en faveur des sanctions

Pour l’Europe, un embargo sur le pétrole serait plus coûteux. Il faudrait réussir à lever les réticences de la Hongrie, qui a voté en faveur des quatre premiers paquets de sanctions de l’Union européenne, mais s’oppose fortement aux mesures visant ses importations de pétrole et d’énergie. Viktor Orban en a fait une « ligne rouge ». L'adoption des sanctions a besoin de l'unanimité. Le Premier ministre hongrois a déjà creusé une brèche dans l'unité européenne en acceptant de payer en roubles son gaz importé de Russie, une exigence de Vladimir Poutine rejetée par les autres européens. 

Le coût serait encore supérieur si elle voulait se passer du gaz à court terme. La Commission européenne doit présenter fin mai son plan RePowerEU pour réduire des deux-tiers sa consommation de gaz russe d’ici à fin 2022. Une rupture complète est plus difficile à envisager. « Arrêter les importations de gaz russes serait difficile et coûteux, mais faisable », assure pourtant le think-tank Bruegel. L’étude réalisée par le Conseil d’analyse économique (CAE), rattaché à Matignon, va dans le même sens. Les économistes écartent « avec un haut niveau de confiance un scénario d’effondrement de plus d'un point du PIB en France » en cas d’arrêt total des importations énergétiques russes, chiffrant plutôt l'impact entre 0,15% et 0,3%. Le coût serait plus important pour l’Allemagne - jusqu’à 3% de PIB dans le pire des cas - mais « absorbable ».

La piste d'une hausse des droits de douane

Plus qu’un embargo sur le pétrole et le gaz, une autre piste tient la corde : une hausse des droits de douane sur les importations énergétiques. Évaluée également par le Conseil d’analyse économique, la mesure permettrait de réduire nettement les importations en provenance de Russie, avec des coûts trois à quatre fois moindres pour les pays européens les plus dépendants. « La Russie exporte son énergie moins cher que les autres fournisseurs de l’Europe. Si nous voulons être sûrs que les efforts pour économiser l’énergie ne servent pas à acheter aux Russes, nous devons taxer ces importations », plaide Dominique Vignon, auteur d’un rapport sur le sujet pour l’Académie des technologies.

Là aussi, les lignes bougent à Bruxelles. Et plutôt rapidement. Varsovie milite déjà de façon ouverte en faveur d’une taxe sur le gaz et le pétrole russe. Les pays baltes sont allés un cran plus loin, en renonçant unilatéralement à s’approvisionner en gaz russe, grâce notamment à leurs stocks et au terminal GNL lituanien de Klaipeda. La Lituanie devrait pourtant être l’un des pays les plus affectés par l’embargo, selon les calculs du CAE. Le Parlement européen, même s'il n'a pas de pouvoir de décision sur l'adoption des sanctions économiques, a voté, jeudi 7 avril, une résolution réclamant une interdiction immédiate des importations de gaz et de pétrole. De quoi faire monter encore un peu plus la pression. Les dirigeants européens ne pourront peut-être pas tergiverser encore longtemps, avant un dernier train de sanctions. 

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