En cas de sanctions énergétiques contre la Russie, la chimie redoute un effet domino et l'acier se réorganise

Grande consommatrice de gaz et de pétrole, l’industrie chimique redoute des effets en cascade sur sa production et sa compétitivité en cas de sanctions européennes sur les ressources énergétiques russes, notamment le gaz. Concernant le charbon, les conséquences seraient indirectes, mais tout aussi pénalisantes.

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Vue aérienne site de Dombasle à Solvay
Le complexe de carbonate de soude de Solvay à Dombasle-sur-Meurthe (Meurthe-et-Moselle) a engagé un plan de décarbonation pour se passer du charbon à partir de 2025.

La perspective de nouvelles sanctions européennes sur les ressources énergétiques venues de Russie - en rétorsion du comportement de son armée en Ukraine - inquiètent fortement l’industrie chimique en France. Un renoncement aux importations de gaz entraînerait des conséquences importantes, alors que les prix élevés pèsent déjà sur la compétitivité du secteur. Une suspension des importations de pétrole russe pourrait avoir un effet direct limité sur la France, mais un effet indirect est redouté sur l’industrie chimique dans l’Est de l’Europe, beaucoup plus dépendant de la Russie pour ses approvisionnements en matières premières dérivées du pétrole. Pas utilisé comme matière première et très peu employé comme source d’énergie par le secteur en France, le charbon n’est pour le moment pas une crainte majeure, mais toute interdiction sur les importations de Russie pourrait aussi générer des impacts sur la chimie.

La chimie, un secteur gazo-intensif qui perd en compétitivité

« Cette possibilité de sanctions crée de grandes incertitudes », commente Vincent Mages. Directeur des affaires économiques, internationales et de l’innovation chez France Chimie, il souligne que « ce qui est déjà certain, c’est l’envolée des prix du gaz, déjà amorcée avant la crise en Ukraine. Les prix avaient été multipliés par trois en 2021, aujourd’hui ils représentent quatre ou cinq fois les prix historiques. Cela pèse sur la compétitivité de nos entreprises. Certaines usines sont arrêtées ou particulièrement affectées, notamment dans les engrais pour la production d’ammoniac, et d’autres sites gazo-intensifs souffrent, comme ceux produisant des polyamides ». Cette inflation des prix du gaz n’a cessé de s’amplifier ces dernières semaines, au détriment des productions chimiques française et européenne. Accentuant le différentiel de compétitivité avec les productions chimiques en Amérique du Nord et en Asie, par exemple.

Exposition considérable au gaz russe

L’exposition de l’industrie chimique en France au gaz russe est considérable. Sylvain Le Net, responsable énergie et changement climatique de France Chimie, rappelle qu’en France, « l’industrie chimique consomme environ 50 TWh de gaz par an, soit un peu plus du tiers des volumes de l’ensemble de l’industrie. Environ 20% de ce gaz, que l’on n’achète pas directement mais qui est fourni par le réseau, provient de Russie. Si on coupe le gaz russe, c’est 20% des volumes qui disparaissent. Il faudrait alors les remplacer par d’autres sources d’approvisionnement, notamment du gaz naturel liquéfié, ou par une politique de sobriété énergétique, en particulier dans le bâtiment. Toutefois, il peut aussi y avoir un effet cascade, avec des volumes qui peuvent basculer vers l’Europe de l’Est, encore plus dépendante que nous du gaz russe. A ce jour, il n’y a pas de simulation disponible de cet effet cascade. »

Concernant le pétrole, la situation est moins dramatique. Le secteur ne consomme pas directement du pétrole mais des coupes (produits raffinés) issues du pétrole. France Chimie estime que le pays dispose d’un bon approvisionnement, dont la caractéristique est d’être suffisamment diversifié, sans trop de dépendance à la Russie. Si France Chimie ne dispose pas des données pour quantifier précisément l’exposition du secteur en France au pétrole russe, aucune difficulté majeure directe n’est envisagée à court terme. « En revanche, l’arrêt d’approvisionnement en pétrole russe peut avoir des conséquences beaucoup plus importantes dans l‘Est de l’Europe pour les vapocraqueurs, et pourrait créer des tensions en aval, en premier lieu sur les prix de tous les dérivés », soulève Sylvain Le Net.

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Inquiétudes sur les prix de l'acier en cas de sanctions sur le charbon

Sur le papier, d’éventuelles interdictions européennes d’imports de charbon russe représentent la menace la plus limitée. Aucun site chimique en France n’utilise du charbon comme matière première pour ses productions, et seulement quatre sites chimiques en ont encore l’usage comme source d’énergie, dont le complexe de carbonate de soude de Solvay à Dombasle-sur-Meurthe (Meurthe-et-Moselle), qui a engagé un plan de décarbonation de 225 millions d’euros pour justement se passer du charbon à partir de 2025. Aujourd’hui, l’utilisation de charbon par l’industrie chimique est donc marginale, et la part russe de ce charbon probablement minime. L’impact direct semble très limité. Ce qui n’est pas le cas de l’impact indirect.

« Couper l’approvisionnement en charbon depuis la Russie aurait des conséquences notamment sur la production d’acier, ce qui pourrait générer un impact pour l’industrie chimique sur ses besoins en acier pour ses investissements de maintenance ou de renforcement capacitaire. Les conséquences sur l’acier pourraient aussi entraîner un impact sur des secteurs comme la construction, l’automobile et l’aéronautique, qui sont les marchés de l’industrie chimique, générant un autre impact indirect pour nos entreprises », s’inquiète Vincent Mages.

ArcelorMittal, qui s’approvisionnait en Russie pour une partie de ses besoins en charbon, annonce déjà « passer à d’autres sources d’approvisionnements. Nous remplaçons le charbon russe par d’autres sources géographiques ou d’autres produits et matériaux. » Le principal aciériste européen est encore « en train d’évaluer l’impact de cette réorientation des approvisionnements sur les coûts, les temps d’approvisionnement et les processus de production de [ses] installations industrielles.»

(avec Aurélie Barbaux)

Un excédent commercial avec la Russie pour la chimie

L’industrie chimique en France a exporté en Russie pour environ 1,2 milliard d’euros en 2021, ce qui représente 2% du total des exports, selon France Chimie. La Russie se classe ainsi comme le 13e client de la France pour les produits chimiques. Les principaux produits expédiés sont des produits pharmaceutiques de base, des savons, parfums et produits d’entretien et de la chimie de base. En sens inverse, la France a importé en 2021 pour 620 millions d’euros depuis la Russie, soit 1,1% des importations totales du secteur. La Russie se positionne ainsi comme le 15e fournisseur mondial de la chimie en France. Il s’agit majoritairement de produits de chimie de base, en premier lieu de produits pétrochimiques.

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