Alors que la France est dépendante à 17% du gaz russe, quelle solution demain si les vannes venaient à être coupées ? Si Moscou continue pour l’heure d’honorer ses engagements contractuels et livre de larges volumes par gazoducs à l'Europe, les sanctions économiques continuent de pleuvoir sur le pays dirigé par Vladimir Poutine qui persiste dans son offensive militaire en Ukraine. La situation diplomatique pousse le gouvernement français à envisager une diversification de son approvisionnement énergétique. Ces derniers jours, le ministre de l’Economie, Bruno Le Maire, égrène les options. Parmi lesquelles un recours accru au GNL.
Pour rappel, le GNL est du gaz naturel refroidi à une température de -161°C, à laquelle le gaz prend une forme liquide. Son volume est alors divisé par 600, ce qui rend le GNL facilement transportable et permet son acheminement par voie maritime. Le GNL offre aux 44 pays qui en importent une alternative aux gazoducs. Mais cela nécessite de détenir des terminaux méthaniers, installations capables de réceptionner et regazéifier le GNL. Ce qui n'est, par exemple, pas le cas de l'Allemagne qui ressort des projets des tiroirs alors qu'elle avait tout misé sur Nord Stream 2.
La France compte à l’heure actuelle quatre terminaux GNL. Elengy, filiale de Engie, en opère trois : deux en Méditerranée (Fos Tonkin et Fos Cavaou) et un sur la façade Atlantique (Montoir-de-Bretagne). Le quatrième terminal est opéré à Dunkerque par l'entreprise Dunkerque LNG. Au total, la France dispose d’une capacité de regazéification de 33 Gm3/an. Bruno Le Maire indique avoir discuté avec les acteurs du secteur pour "faire évoluer les méthodes d'exploitation de ces terminaux gaziers" et ainsi "augmenter leur productivité". Objectif : arriver à gagner 5 à 15% d’efficacité opérationnelle et de capacité d’import.
Dunkerque LNG Terminal méthanier de Loon-Plage (Port de Dunkerque - Nord). Crédit: Dunkerque LNG
Saturation des terminaux français
Nos terminaux sont déjà à 100% d’exploitation.
— Elengy
Une telle montée en puissance semble néanmoins hasardeuse, les opérateurs de terminaux méthaniers accusant déjà un planning de livraisons chargé pour les prochains mois. "Nos terminaux sont déjà à 100% d’exploitation", assure-t-on chez Elengy, qui a de nombreux déchargements prévus jusqu’en mai. Même son de cloche chez Dunkerque LNG : "le planning de déchargement se déroule au maximum de la capacité." Et cette saturation de la capacité d’accueil des terminaux est vraisemblablement appelée à se perpétuer à partir du printemps, période à laquelle les stocks de gaz sont habituellement remplis en prévision de l’hiver à venir.
Dans une interview aux Echos publiée dimanche 6 mars, Catherine MacGregor, directrice générale d'Engie, appelait d’ailleurs à la lucidité : "les leviers qui sont à notre main sont d'une portée limitée". Vincent Demoury, délégué général de l’Organisation internationale des importateurs de gaz naturel liquéfié (GIIGNL) ne cache pas que si "opérateurs et pouvoirs publics étudient les solutions", des "contraintes" demeurent. Outre la saturation des terminaux français, la tension sur le marché du GNL s’est accrue ces derniers mois, "comme le reflètent les prix spot". La raison : une demande toujours plus forte, notamment en Asie où la Chine est devenue le premier importateur mondial de GNL, devant le Japon.
Un marché nécessairement européen
L’Europe pourra dans le meilleur des cas se passer de 75% du gaz russe
— Thierry Bros
A court terme, augmenter les importations de GNL en France sera donc compliqué. Pour Thierry Bros, chercheur à l'Oxford institute for energy studies, il est clair que la France ne pourra pas s’en sortir seule. La solution doit passer par un renforcement des "échanges entre pays européens", selon lui. L’Europe importe 23% de son gaz sous forme de GNL.
Evolution saisonnière des importations européennes de gaz naturel, par origine (onglets)
Si les terminaux méthaniers français tournent déjà à plein, ce n'est pas le cas partout. "Certains ports européens ne sont pas réservés à 100%" de leur capacité, affirme Thierry Bros. C’est le cas notamment dans la péninsule ibérique, qui regroupe un tiers des capacités de regazéification de l'UE et du Royaume-Uni, selon le Gas Infrastructure Europe (GIE), association regroupant les opérateurs européens d'infrastructures de gaz. "L’Europe a déjà re-routé quelques cargos initialement destinés au marché asiatique", explique encore Thierry Bros. Problème : "ce serait très, très cher" d’en faire une habitude. Pour cela, des contrats long terme sont nécessaires.
"On ne peut tout simplement pas se passer du gaz russe du jour au lendemain", résume Jean-Pierre Favennec, consultant et professeur à l’IFP School. Thierry Bros confirme. Selon ses calculs, l’Europe ne pourra dans le meilleur des cas se passer que de 75% du gaz russe, auquel elle est dépendante à 40%. "L'Europe pourrait manquer de 4 milliards de m3/mois, ce qui créerait des ravages", écrivait récemment notre interlocuteur dans la revue Natural Gas World.
Pour espérer importer davantage de GNL, des investissements seront nécessaires pour développer les capacités d’accueil aussi bien en France que sur l'ensemble du continent européen. Surtout si l'UE souhaite se passer de gaz russe, comme la Commission européenne en a émis le souhait. L’Union pourra pour cela compter sur une vingtaine de pays producteurs de GNL, désireux d’augmenter leurs exportations au cours des prochaines années. Les Etats-Unis, grâce à la révolution des schistes et à la construction d'infrastructures dédiées, sont devenus en décembre 2021 le premier exportateur mondial de GNL, devant le Qatar et l'Australie.



