«Le marché n’était pas du tout préparé à ça.» C’est une véritable foire d’empoigne que décrivent ces derniers jours les experts du secteur de l’énergie à propos de la demande en gaz naturel liquéfié (GNL). Après l’invasion russe en Ukraine, et plus encore à l'évocation d'une extension de l'embargo à l'énergie, les pays européens ont soudainement semblé prendre conscience de leur dépendance énergétique vis-à-vis de Moscou et se sont mis en quête d’alternatives.
Malgré les prix qui s’envolent, l’augmentation des importations de GNL non russe a rapidement été évoquée. «Les responsables européens viennent discuter avec le moindre exportateur de GNL qu'ils sont en mesure de rencontrer»,a déclaré au média en ligne américain Axios l'historien et analyste de l'énergie Dan Yergin, hôte de la CERAweek, grand-messe de l'industrie énergétique qui s’est tenue du 7 au 11 mars à Houston (Etats-Unis).
Problème : si quelques reroutages de dernière minute de cargaisons initialement destinées à l'Asie sont possibles, les terminaux méthaniers européens ont un planning de déchargement déjà bien chargé. C’est le cas en France. En conséquence, tous les yeux se tournent désormais vers les unités flottantes de regazéification, connues sous l’acronyme FSRU (floating storage and regasification units). En clair, il s’agit de méthaniers amarrés à la côte et dotés d'un équipement particulier permettant de réchauffer le gaz naturel liquéfié pour le ramener à l'état gazeux et l’injecter par la suite dans le réseau.

Détails des équipements d'une unité flottante de regazéification (FSRU) © TotalEnergies

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27 Mars 2026
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Février 2026
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Les FSRU, flexibles et abordables
Une solution qui a les faveurs des pays importateurs. Avant tout parce qu’elle est relativement peu onéreuse : alors que la construction d’un terminal méthanier avoisine le milliard d’euros (celui de Dunkerque, dans le Nord, a coûté 1,2 milliard d’euros), un terminal flottant peut être installé pour 250 millions d’euros. Autre point positif : la flexibilité de ce type d’installation. Par nature mobile, le navire est loué à une société d’exploitation par ses opérateurs, qui peuvent très bien décider de larguer les amarres vers une autre destination en cas d’arrêt des opérations.
Le premier FSRU, l'Excelsior, a été déployé dans le golfe du Mexique par Excelerate Energy en 2005. Après des débuts discrets, leur usage s’est démocratisé à partir de 2015 et a désormais le vent en poupe. La preuve : alors que les FSRU étaient au départ des méthaniers adaptés à cette activité nouvelle de regazéification, la plupart sortent désormais des chantiers spécifiquement conçus pour cette utilisation. Les FSRU représentent aujourd’hui 13,6% des capacités mondiales de regazéification, selon l’Union internationale du gaz.
L’Europe se réveille… tardivement
La vraie question est de savoir si certaines de ces unités sont disponibles à court terme pour l’Europe. Techniquement, oui. Selon les données compilées par l’Organisation internationale des importateurs de gaz naturel liquéfié (GIIGNL), on comptait 48 navires de ce type actifs dans le monde fin 2021, dont huit étaient libres pour être affrétés.
Dans la réalité, selon plusieurs sources concordantes, l’ensemble des propriétaires de FSRU sont actuellement pris d’assaut. Ayant récemment formulé une demande d’introduction en Bourse, le pionnier américain Excelerate Energy, qui opère une flotte de 8 FSRU, n’a pas souhaité commenter. Les autres acteurs du secteur également sollicités par L'Usine Nouvelle n’ont pas répondu. Cité par l’agence de presse Bloomberg, le norvégien Höegh LNG, qui opère une flotte de 10 FSRU, indique avoir reçu «un certain nombre de demandes de renseignements concernant des projets européens en cours de relance». Tandis que l’Italie vient d’annoncer vouloir se doter d’un second FSRU d’ici à la mi-2022, l’Allemagne a relancé à la hâte des projets de terminaux méthaniers terrestres et pourrait elle aussi se tourner vers des FSRU en attendant.
«Un Kiloutou des FSRU, ça n’existe pas»
Jean-Christian Heintz est responsable du trading de GNL chez l’énergéticien européen Alpic, basé à Lausanne. Il juge sévèrement la position d’une Europe qui «n’a pas été proactive» et ne croit pas en une «augmentation bestiale» des capacités européennes de sitôt. «Il n’y a rien de particulièrement immédiat», confirme Anne-Sophie Corbeau, spécialiste des marchés gaziers et professeure à Sciences Po Paris, qui juge par ailleurs «ambitieux»le plan stratégique «RePowerEU» dévoilé le 8 mars par la Commission européenne. «Un Kiloutou des FSRU, ça n’existe pas», ricane pour sa part un employé d’une grande entreprise française du secteur de l’énergie.
En tout état de cause, des montants considérables devront être déployés par les pays européens. Car c’est une chose de se doter de FSRU, encore faut-il être en capacité de les connecter au réseau gazier terrestre. Pour ce faire, «de nombreux nouveaux investissements seront nécessaires» dans les infrastructures, analyse sur le réseau social LinkedIn Oystein Kalleklev, PDG de l’entreprise Flex LNG, implantée dans les Bermudes. Il faudra également de la patience. Les experts s’accordent sur une durée moyenne de 17 à 18 mois pour qu’un terminal flottant soit mis en place, selon la charge de travaux à réaliser (profondeur du port, qualité de la jetée, points d'entrée vers le réseau…).
Un marché en tension
Dans le cas spécifique de la France, cela pourrait «prendre du temps en raison de la densité de peuplement des côtes», mais aussi parce qu’une installation de ce type «nécessite différentes études et autorisations administratives», explique Vincent Demoury, délégué général du GIIGNL. «Il faudrait également renforcer les capacités de transport et de compression» du gaz vers la terre.
En parallèle, des acteurs du secteur commencent à s’inquiéter du «déséquilibre structurel entre la croissance de l'offre et de la demande» sur un marché du GNL déjà tendu. Les prix sont à la hausse face à la concurrence des pays asiatiques, principaux importateurs de GNL. Les experts s’attendent à ce que cette tendance perdure jusqu’en 2024, voire 2025. D’ici là, des pays exportateurs, comme le Qatar ou les Etats-Unis, devraient avoir considérablement augmenté leur production de gaz naturel et leurs capacités de liquéfaction.



