Le stockage souterrain de gaz naturel, un atout français

Les sites de stockage souterrain de gaz naturel voient encore croître leur importance stratégique en raison des tensions géopolitiques actuelles avec la Russie, qui mettent en péril la sécurité d’approvisionnement de l’Europe. La France est l’un des pays du continent les mieux dotés en la matière.

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Stockage Gaz Storengy
Stockage Gaz Storengy

Depuis l'invasion de l'Ukraine fin février, les tensions avec la Russie de Vladimir Poutine vont croissant, si bien que plusieurs pays européens se préparent à une pénurie de gaz. La France devrait être en mesure de limiter l'impact, grâce à son vaste réseau de stockage souterrain de gaz, dont la capacité est une des plus importantes en Europe continentale, derrière l’Ukraine, l’Allemagne et l’Italie.

Deux opérateurs se partagent cette mission de service public en France : Storengy, filiale d’Engie, et Teréga, gestionnaire du réseau de transport de gaz dans le Sud-Ouest. Au total, ces deux entreprises opèrent 16 sites répartis sur l’ensemble du territoire, pour un volume utile total de 11,9 milliards de mètres cubes, capable d'accueillir 132 TWh de gaz. Storengy gère une majeure partie des stocks (100 TWh) notamment grâce à son site de Chémery (42 TWh), second site de stockage en Europe en termes de capacité.

Le gaz naturel est comprimé (entre 40 et 270 bars) avant d'être stocké soit en nappe aquifère profonde (entre 400 et 1 200 mètres), soit en cavités salines (entre 900 et 1 600 mètres). Une troisième méthode de stockage, plus rare, consiste à comprimer le gaz au sein d’un réservoir déplété, un gisement épuisé de gaz naturel ou de pétrole.

Le stockage, un intérêt stratégique pour la France

Le gaz stocké dans les sous-sols français joue un rôle majeur dans le lissage et la sécurisation de la consommation de l’Hexagone. Il couvre près de 25% de la consommation annuelle du pays et 50% de la consommation hivernale, voire plus en période de grand froid, comme le souligne Storengy. D’où l’importance stratégique de ces sites de stockage, qui font partie intégrante du réseau gazier français et sont très sollicités lors des vagues de froid.

Leur remplissage s’effectue chaque année à la sortie de l’hiver, période où la demande commence à diminuer. Depuis la fin du mois de mars, la campagne d’injection de gaz a donc débuté en prévision de la saison hivernale 2022-2023. Elle se déroule sous l’égide de la Commission de régulation de l’énergie (CRE), dont la mission est d’assurer la sécurité d’approvisionnement du pays quelles que soient les circonstances climatiques et géopolitiques. A l'heure actuelle, les stocks français affichent un taux de remplissage de 22%.

Depuis la réforme du stockage du gaz intervenue en 2018, la CRE encadre chaque année la vente des capacités de stockage de gaz naturel disponibles via un système d’enchères. Concrètement, les opérateurs mettent en vente en début d'année leurs capacités, que les fournisseurs de gaz naturel (Engie, TotalEnergies...) vont pouvoir souscrire. Une fois ces capacités acquises, les fournisseurs ont alors l’obligation légale de les remplir, sous peine de s’exposer à des sanctions financières. La législation française est stricte en la matière, afin d’éviter tout risque de pénurie. Depuis 2018, la loi exige que le niveau de remplissage des capacités souscrites atteigne 85% au 1er novembre.

Selon nos informations, le gouvernement pourrait prochainement publier un arrêté pour augmenter ce taux à 100%. Au ministère de la Transition écologique et solidaire, on confirme seulement qu’une «réflexion est conduite sur les moyens potentiels d’assurer un remplissage encore plus complet des stockages». En mars, la CRE s’est réjouie que«la quasi-totalité des capacités de stockage de gaz naturel françaises pour l’hiver 2022-2023 ont été souscrites, malgré un contexte de prix défavorable».

Un gaz qu’il faudra payer le prix fort

Conséquence de la guerre russe en Ukraine, les prix du gaz sur les marchés ont explosé ces dernières semaines. Grâce à la législation sur le stockage gazier et malgré ces prix astronomiques, «on est revenu à des niveaux de remplissage qui se situent dans la moyenne historique, ce qui n’était pas le cas en janvier», analyse Thierry Bros. Le chercheur à l'Oxford institute for energy studies et professeur à Sciences Po estime plausible que le taux de remplissage des stocks européens atteigne 85 à 90% d’ici au début de l’hiver prochain. Preuve que l’injection se déroule sans souci.

Ce qui devrait rester le cas… «Sauf si décision européenne est prise d’adopter un blocus sur le gaz russe», alerte l’expert. En l’état actuel des choses, un tel embargo n’emporte pas l’adhésion des Vingt-Sept. Il faut dire qu’une telle décision complexifierait la campagne d’injection de gaz et mettrait en grande difficulté des pays comme l’Allemagne, dépendante à 55% du gaz russe. De son côté, malgré les menaces, le président russe Vladimir Poutine ne s’est pas résolu à couper les vannes.

Réveil européen tardif

Ces dernières semaines, l‘Union européenne est à la recherche de solutions pour se passer des importations d’hydrocarbures russes. Après avoir pris conscience que le stockage de gaz naturel peut contribuer à l'absorption des chocs d'offre, la Commission européenne a publié le 23 mars une proposition législative«exigeant des États membres qu'ils veillent à ce que leurs réservoirs souterrains de gaz soient remplis à au moins 80 % de leur capacité pour le 1er novembre».

Ce pourcentage «passera à 90 % les années suivantes à partir de 2023, avec des objectifs intermédiaires à atteindre entre février et octobre». Une proposition proche de la logique française, mais qui semble néanmoins utopique si les approvisionnements de gaz en provenance de Russie venaient à manquer dans les prochaines semaines. Pour rappel, l’Union souhaite réduire sa dépendance au gaz russe de deux tiers dès cette année et cesser toute importation d’hydrocarbures russes d’ici à 2027.

En difficulté, l'Allemagne nationalise provisoirement Gazprom Germania

Sur le papier, la différence est nette. Avec plus de 20 milliards de m3 de capacité de stockage souterrain de gaz naturel, l’Allemagne est le premier pays de l’Union européenne en la matière. Loin devant la France et ses 11,9 milliards de m3. Et pourtant, la situation est délicate outre-Rhin. Si la plupart de ses 47 sites commencent à se remplir en prévision de l’hiver, certains sont quasiment vides. C’est notamment le cas du site de Rehden (Basse-Saxe), plus grand réservoir de gaz naturel d’Europe occidentale. Si bien que les réserves de gaz allemandes ont chuté à un niveau très inquiétant ces dernières semaines. L’explication tient en un nom : Gazprom, géant russe qui gère entre 20 et 25% des sites de stockage du pays. Ou plutôt gérait. Craignant une pénurie d’approvisionnement, le gouvernement allemand a annoncé dimanche 4 avril nationaliser temporairement les activités de l’entreprise dans le pays, après que Gazprom a annoncé son intention vendredi 1er avril de se retirer de sa filiale allemande.

Les pays baltes à la recherche de leur indépendance énergétique

Exit le «gaz russe toxique» a écrit sur Twitter Ingrida Simonyte, la Première ministre lituanienne. Depuis le 1er avril, son pays, à l’instar de ses voisins l’Estonie et la Lettonie, a cessé d'importer du gaz russe. Les pays baltes se réjouissent de ce choix, mais devront rapidement compenser ce manque d’approvisionnement, estimé entre 10 et 12 millions de m3 par an par les experts. En attendant un possible partenariat avec la Finlande, les trois États s’approvisionnent pour l’heure en tirant sur des réserves de gaz lettones, mais également grâce au GNL importé via le port lituanien de Klaipeda, doté d’un terminal méthanier depuis 2014.

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