"Il n’y aura pas de retour à la normalité antérieure. Nous sommes entrés dans un continuum dont il est très difficile de prévoir le terme. Très difficile aussi de prévoir ce que sera la nouvelle normalité. En France, les débats portent principalement sur les modèles de demain, les nouvelles formes du capitalisme ou encore les futurs mécanismes économiques. Ces débats masquent les logiques de compétition, voire de confrontation actuellement à l’œuvre. Le sujet principal, c’est la redistribution de puissance à laquelle nous sommes en train d’assister.
La politique internationale, c’est avant tout un rapport de forces. Et celui-ci devient défavorable à l’Europe, par rapport la Chine et aux États-Unis. Ce qui se joue en arrière-plan de la crise sanitaire et économique en cours, c’est la bataille pour la suprématie technologique entre la Chine et les États-Unis, qui ont l’Europe pour terrain de jeu. Cependant, la Chine sort de cette crise avec une image extrêmement écornée car son ambition décomplexée et la nature de son régime apparaissent au grand jour, pas seulement en Europe, mais aussi en Afrique. Au printemps 2019, la Commission européenne avait déjà qualifié la Chine de “rival systémique”. Cette déclaration résultait d’une lente maturation concernant certaines pratiques de la diplomatie chinoise. La guerre commerciale déclenchée par les États-Unis a été justifiée par le recours à l’espionnage industriel, le vol de propriété intellectuelle et les subventions accordées aux groupes chinois, autant de pratiques également constatées en Europe. Vis-à-vis de la Chine, nous sommes désormais clairement dans un registre de défiance. La crise actuelle rappelle l’ambition de cette nation d’être la première puissance mondiale en 2049. Elle devrait chercher à exploiter le chaos provoqué par la pandémie du coronavirus pour accélérer son émergence.
Pour leur part, les Européens courent le risque de sortir de cette crise appauvris, désunis et hébétés. Il sera notamment difficile pour un certain nombre de pays qui voudront rester dans la course industrielle de résister aux offres technologiques chinoises compte tenu de leur état économique et financier. Le déploiement de la 5G est tout à fait essentiel, car il pose la question de la maîtrise des données industrielles dans une perspective de développement de l’internet des objets au cours des dix prochaines années. L’Union européenne risque également de se retrouver dans une dépendance technologique accrue vis-à-vis des États-Unis, puisque l’alliance transatlantique est aussi en train de changer de nature. Elle aborde cette nouvelle période sans avoir d’acteur industriel capable de rivaliser avec les plates-formes numériques américaines et chinoises. En Chine, tenues en rênes courtes par les autorités, ces dernières participent très directement au projet des nouvelles routes de la soie. Ces projets d’investissement dans les infrastructures ont une forte dimension immatérielle, passée totalement inaperçue, qui vise à positionner la Chine en amont de l’élaboration des normes techniques internationales.
Enfin, cette crise est importante du point de vue du leadership américain. C’est la première fois depuis 1945 que le pays qui est censé être le garant ultime du système multilatéral refuse d’assumer le moindre leadership. Les États-Unis disposent pourtant d’importants leviers d’action puisqu’ils assurent cette année la présidence du G7. Mais nous sommes face à une administration qui, par rapport aux engagements traditionnels de son pays, est délibérément en retrait."



