Enquête

Le retour en contrat précaire de salariés licenciés fait des remous chez AAA et Lauak

Le prestataire de services AAA a fait revenir en CDI de chantier d’anciens salariés partis avec le PSE de l’automne 2020. D’anciens de Lauak ont été contactés pour y retourner en intérim. Ces entreprises de l'aéronautique ont-elles trop et trop vite licencié?

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Lauak, qui a licencié plus de 200 salariés en 2020, fait appel à des intérimaires pour la légère reprise qui se dessine dans l'aéronautique.

Les sous-traitants de l’aéronautique ont-ils licencié trop vite ? Après avoir mis en œuvre des plans de sauvegarde de l’emploi (PSE), Lauak et AAA recrutent aujourd’hui des intérimaires ou des salariés en CDI de chantier, pour faire face à une charge de travail qui commence à revenir. Ou peinent à recruter, plutôt, les compétences techniques et pointues nécessaires à leurs métiers ne courant pas les rues. Selon la CFDT, ce sont donc parfois les salariés partis dans le cadre des PSE qui sont rappelés, pour travailler dans des conditions beaucoup plus précaires qu’auparavant.

Des CDI de chantier chez AAA

Chez le sous-traitant AAA (Assistance aéronautique et aérospatiale, 3 500 salariés dans le monde dont 1 580 en France avant le PSE), la CFDT regrette le recours à des CDI de chantier pour des postes autrefois occupés en CDI. Un CDI de chantier prend fin quand le programme sur lequel a été recruté le salarié est terminé. Beaucoup plus souple et moins coûteux qu’un CDD, sans l’engagement sur la longue durée d’un CDI, il est habituel chez AAA, entreprise de services sur site, soumise aux contrats de ses clients.

« Ce qui nous choque, c’est que ce sont les mêmes personnes, rappelées par les cellules de reclassement, qui vont occuper les mêmes postes. Mais elles seront en CDI de chantier, plus précaires, sans l’ancienneté de leur emploi précédent, et au Smic », dénonce Julien Da’rolt, délégué syndical national CFDT (deuxième syndicat de l’entreprise). Il cite l’exemple de salariés d’un chantier de réparation sur piste à Toulouse, auxquels des CDI de chantier ont été proposés alors qu’ils ont été licenciés après avoir occupé ces postes pendant sept ou huit ans. « C’est dur, après s’être démené pendant des années, après 15 à 20 ans d’expérience, d’être obligé de tout reprendre à zéro. »

Une reprise faible et de courte durée

Prestataire de services pour Airbus à Toulouse, Stelia Aerospace à Méaulte (Somme), ou Safran, AAA a perdu la moitié de son chiffre d’affaires en 2020, passé de 170 millions d’euros en 2019 à 85 millions d’euros, et sans doute au même niveau en 2021. Annoncé en juillet 2020 avec 700 licenciements, le PSE signé par FO et la CFE-CGC trois mois plus tard en prévoyait 567, mais la deuxième vague de licenciements a été interrompue en raison d’un petit retour de l’activité. A l’arrivée, 292 licenciements ont finalement eu lieu, auxquels s’ajoutent des départs volontaires. Le tribunal administratif de Paris a annulé, en avril 2021, son homologation par l’administration du travail, pour défaut de prévention des risques psycho-sociaux, « mais cela ne change rien à son application », affirme son président et fondateur, Gilles Chauby. Les 300 personnes concernées par le PSE sont presque toutes parties de l’entreprise.

Il ne nie pas le recours aux CDI de chantier, y compris pour d'anciens salariés - la pratique est légale. « Nous avons débloqué certaines commandes auprès de nos clients, mais de courte durée, pour transférer du matériel à l’étranger, par exemple. On ne peut pas s’engager sur des CDI, la reprise est à peine là. Nous avons donc sollicité les gens en fin de reclassement, certains ont accepté, d’autres non. » Sur la dizaine de CDI de chantier proposés à d’anciens salariés, seuls cinq ont été pourvus. « Beaucoup de salariés ne veulent pas revenir pour être à nouveau virés dans quelques mois », explique le délégué CFDT. « Aujourd'hui, dans l'aéronautique, les contrats des clients sont de 3, 6, 12 mois maximum, les perspectives futures restent difficiles » commente le délégué syndical central de Force ouvrière.

Gilles Chauby ajoute qu’une trentaine d’anciens salariés ont déjà été réembauchés en CDI classique, avec leur ancienneté, sur le site de Toulouse (Haute-Garonne). « Alors qu’ils ont touché leurs indemnités de licenciement », ajoute-t-il. Le délégué de Force ouvrière confirme, citant l'exemple de deux salariés revenus à leur ancien poste à Tarbes (Hautes-Pyrénées): « La direction leur proposait des CDI de chantier alors que les postes allaient être pérennes, nous avons obtenu que ce soient de vrais CDI, avec ancienneté et salaire d'avant.» Gilles Chauby regrette aussi que la trentaine de postes ouverts à Marignane (hélicoptères peu touchés par la crise) n’ait pas intéressé les salariés des autres sites, l’obligeant à recourir à de l’intérim.« Mais la mobilité géographique, c’est compliqué pour les familles », reconnaît-il.

Diversification en cours

Le dirigeant mise désormais sur la diversification pour relancer son entreprise, qu’il devait céder à son directeur général juste avant la crise, un projet repoussé. « On travaille depuis plusieurs années sur cette diversification, mais la montée en puissance de l’aéronautique ne nous laissait pas beaucoup de temps », poursuit Gilles Chauby. Le nautisme, en particulier, est bien reparti : 50 salariés de AAA travaillent dans cette activité sur la façade atlantique. AAA intervient aussi sur les bus électriques. Autant de nouveaux débouchés pour ses salariés. « Nous devons relancer la formation, mais pas tout de suite, il faudra attendre 2022 », indique le dirigeant.

Julien Da’rolt, lui, craint que les donneurs d’ordre de l’aéronautique n’accentuent le mouvement de réinternalisation déjà bien engagé avant la crise. « On a toujours été leur variable d’ajustement, on se rapproche de plus en plus du fonctionnement de l’intérim », se désole-t-il.

Des soudeurs et chaudronniers licenciés chez Lauak

Chez Lauak, qui assemble des sous-ensembles et produit des pièces usinées ou chaudronnées pour Airbus, Safran, Dassault, la brutale chute de cadence de l’aéronautique en 2020 a entraîné un PSE de 220 licenciements en France. Des soudeurs, des chaudronniers, des ouvriers très spécialisés que toute l’industrie s’arrache ont dû quitter l’entreprise qui comptait jusque-là 840 salariés en France. Les trois usines d’Hasparren (Pyrénées-Atlantiques) ont été les principales touchées, le groupe Lauak comptant une dizaine de sites en France, après une politique d’acquisitions jusqu’en 2018.

« Nous sommes un groupe familial, c’est la première fois qu’on fait un plan social en 45 ans, c’est un vrai crève-cœur, souligne le directeur général Mikel Charritton. On s’est séparé de compétences dont on aura besoin, mais nous sommes une entreprise de main d’œuvre, pour protéger le groupe, on n’avait pas le choix. »

Sauf qu’aujourd’hui, Lauak recrute des intérimaires pour faire face à une légère reprise de l’activité, sur le programme A320 uniquement, précise le directeur. Mais comme l’entreprise a du mal à trouver le personnel qualifié, des postes seraient proposés à d’anciens salariés. « Certains sont venus nous voir parce qu’ils avaient reçu des propositions d’embauches en intérim. Ils les ont refusées, mais selon eux, d’autres anciens de Lauak ont accepté », indique Jean-Claude Labadie, secrétaire général de la CFDT métallurgie Pays basque-Landes.

Pas de recours à l'APLD

Il n’y a pas de syndicat chez Lauak. Parce que le dirigeant fait régner la peur auprès de ceux qui envisageraient de se syndiquer, affirme la CFDT. « Parce qu’on entretient de très bonnes relations avec nos salariés, qui n’ont pas besoin de se syndiquer », affirme Mikel Charritton. Le directeur général, qui reconnaît recourir à l’intérim sur un site, pour remplacer des salariés absents, « dément formellement avoir repris en intérim ou CDD des salariés licenciés ».

Dans les deux entreprises, les dirigeants affirment que l’activité partielle de longue durée (APLD) n’était pas une solution pour eux, parce qu’elle n’est utilisable que deux ans, et que la reprise de l’aéro était annoncée pour bien plus tard, en 2024. Et parce qu’il faut proposer à chacun un minimum d’activité. De plus, pendant la durée de l’APLD, qui nécessite un accord d’entreprise, il n’est pas possible de faire un PSE. Les syndicats, eux, estiment que ces sous-traitants, pris à la gorge par leurs donneurs d’ordre, y ont vu l’occasion de gagner en compétitivité en diminuant leur masse salariale. « D’autres industriels, dans l’aéro, ont pris le temps de chercher des solutions et fait des efforts pour garder leurs compétences. La vision à court terme d’entreprises comme Lauak pourrait les fragiliser », craint Isabelle Ricard, de l’union métallurgie de la CFDT en Midi-Pyrénées.

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