Base aérienne 101 Toulouse-Francazal, au sud de la métropole. Sur les dizaines d’hectares de cet ancien site militaire de Haute-Garonne, la végétation prend, peu à peu, possession d’une ville fantôme. Il faut pénétrer dans l’un des sept hangars pour déceler de la vie. Là, dans un recoin aménagé, des techniciens s’affairent autour d’un petit aéronef. Son ossature bois laisse deviner un avion biplace en cours d’assemblage.
L’embryon d’une révolution, rien de moins, assure la start-up Aura Aero, cofondée par Jérémy Caussade – un ancien d’Airbus – en août 2018. L’Integral R, un petit appareil thermique dédié à la voltige, est son premier-né. Elle compte en produire 30 exemplaires dès 2022, 50 en 2023, et concocte sa déclinaison électrique, l’Integral E, pour 2024. « Notre ambition est de développer ensuite un avion à propulsion électrique de 19 places, explique Jérémy Caussade. Personne ne l’a fait pour le moment. »
Cet avion régional électrique prévu pour 2026 sortira, lui aussi, de ce vieux hangar où s’active une équipe de 50 personnes. L’ambition du dirigeant est sans limite : « Aura Aero pourrait devenir le Tesla de l’aéronautique », lâche-t-il.
Il va même jusqu’à transformer les plans sociaux qui affectent le secteur en aubaine. « Nous allons pouvoir recruter plusieurs dizaines de personnes issues d’acteurs régionaux en difficulté, assure Jérémy Caussade. Pour nous, il s’agit de transformer ces PSE en projet d’innovation. » Outre les 30 embauches prévues en 2021, pas moins de 200 personnes vont venir en renfort, grâce à des partenariats signés avec des ingénieristes et des industriels dont l’activité s’est effondrée.

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Guittet Pascal Aura Aero à pour ambition de produire un avion régional électrique.
Le spectre de Detroit
Le contraste entre la dynamique d’Aura Aero et la morosité qui s’est abattue sur la filière est saisissant. La crise peut se révéler pour certains un accélérateur de croissance. C’est du moins l’espoir des pouvoirs publics : la panoplie d’aides mises en place par le gouvernement dans le cadre du plan de relance de l’aéronautique doit armer la filière pour qu’elle traverse plusieurs années annoncées de vaches maigres. Un scénario qui pourrait passer pour une provocation.
Ici, en Occitanie, la baisse de production de 40 % d’Airbus a fait sombrer le millier de fournisseurs et ingénieristes gravitant autour de l’avionneur. Une déflagration dans un territoire qui compte quelque 100 000 emplois liés à l’aéronautique, soit 40 % de l’emploi industriel. Daher, Latécoère, Figeac Aéro, Expleo, Akka Technologies, Derichebourg... En matière de réduction d’effectifs, la région est aux avant-postes.
De là à imaginer que Toulouse devienne le « Detroit de l’aéronautique »… « Dans la mesure où des aides de l’État ont servi d’amortisseur, en particulier le financement du chômage partiel, le risque est désormais évalué à une perte d’emplois directs comprise entre 10 000 et 20 000 emplois », relativise Alain Di Crescenzo, le président de la chambre de commerce et d’industrie de la région Occitanie. La filière occitane a perdu 4 200 emplois entre mars et septembre 2020, hors intérim, d’après une étude de l’Insee. Le pire est pour le moment évité, grâce, notamment, au plan de soutien de la filière de 100 millions d’euros dégainé par la Région. « Il y a un climat d’inquiétude généralisée, témoigne Carole Delga, la présidente (PS) de la région Occitanie. Beaucoup se demandent de quoi demain sera fait. »
Hémorragie des effectifs
À Colomiers, commune à l’ouest de Toulouse. Parmi la pléthore de sous-traitants d’Airbus mêlés aux habitations, l’un des plus touchés : AAA. Spécialisé dans l’ingénierie de production, son chiffre d’affaires a chuté de plus de 50 %. Pas de local pour recevoir un visiteur. L’échange avec Arnaud Robin, le délégué syndical CFDT, s’effectue dans une cafétéria en face, laissée à l’abandon, avec des parpaings en guise de chaises : « On se pose tous beaucoup de questions. Nous ne savons pas si l’entreprise va repartir ou mettre la clé sous la porte. » AAA compte supprimer 567 postes en France, avec notamment 502 licenciements, sur un effectif de 1 587 salariés avant la crise. Le site toulousain est dans le viseur. « Aujourd’hui, nous nous rendons compte que nous étions des privilégiés », témoigne le représentant syndical.
Nous allons ouvrir, fin 2021, une plate-forme collaborative de 500 m2 à Toulouse. Nous pourrons accueillir une cinquantaine de start-up et de PME par an pour tester le déploiement grandeur nature de technologies telles que l’IA, l’IoT, la blockchain et la robotisation.
— Pascal Laguerre, directeur de la technologie chez Daher
Innover pour réduire sa dépendance au secteur
La filière aéronautique occitane, née il y a un siècle avec Pierre-Georges Latécoère et Émile Dewoitine, reste solide. Les hausses de cadences de production n’étant plus une priorité, certains fournisseurs comptent mettre à profit le trou d’air actuel et les fonds débloqués par France Relance pour réduire leur dépendance au secteur. « Il n’était pas pertinent d’en parler avant mars 2020, le principal enjeu étant alors d’atteindre le plafond symbolique des 1 000 avions fabriqués par an, révèle Yann Barbaux, le président du pôle Aerospace Valley. Parler de diversification était mal venu. » La défense, le ferroviaire et le naval font figure de points de chute naturels, et plus encore le spatial, pôle d’excellence régional. Sans oublier l’économie des données et la santé, poussées par les pouvoirs publics, et les énergies renouvelables.
Illustration chez ST Composites, à Labège, au sud-est de la métropole. Cette PME de 30 salariés spécialisée dans les pièces composites, créée en 1998, a entamé sa digitalisation dès 2019. Là un technicien contrôle une pièce via un système optique automatisé, ici un robot dépose en un tournemain de la résine dans les alvéoles d’un panneau. Dans une salle blanche de cette usine de 2 500 mètres carrés, des collaborateurs manipulent des préimprégnés.
Guittet Pascal ST Composites n’a pas attendu le Covid-19 pour se digitaliser. La PME a notamment investi dans un système de contrôle optique des pièces (ci-dessous).
Guittet Pascal « La recherche de diversification est possible par la digitalisation de notre usine, rendue plus polyvalente, s’enthousiasme, Stéphane Trento, le PDG de ST Composites. Avant la crise, notre problématique était de parvenir à recruter pour tenir les hausses de cadences de production. Désormais, nous nous tournons vers des secteurs tels que le médical, les télécoms, les drones pour la défense et même le luxe. » L’équipe commerciale finalise les premiers contrats de diversification. L’ambition de Stéphane Trento : un doublement du chiffre d’affaires à l’horizon 2027, réparti pour moitié entre l’aéronautique et d’autres secteurs.
Quand diversification rime avec relocalisation
Même dynamique à deux pas de là, sur l’un des sites de Latécoère. Si le fournisseur réduit la voilure dans sa branche aérostructures avec 246 postes supprimés, il mise gros sur ses activités de câblage électrique. L’un des bâtiments renferme une cabine d’avion reconstituée, avec des écrans connectés en Li-Fi, permettant la transmission de données par la lumière. « Ce showroom nous sert d’appui dans notre démarche commerciale, la crise nous ayant incités a accéléré la vente de cette innovation, commente Laurent Groux, le directeur système cabine Li-Fi. Ce premier semestre 2021 va marquer la bascule vers la commercialisation du Li-Fi. »
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Alors que le groupe visait l’aviation d’affaires et commerciale, il lorgne désormais la défense. L’expert le montre en se déplaçant sous un faisceau : ce signal n’étant pas accessible dès lors que l’on ne se trouve pas sous la source lumineuse, il est plus sécurisé que le Wi-Fi. À Toulouse, la production de fibre optique, support de la transmission de données Li-Fi, va monter en puissance. Quant au siège social flambant neuf de Latécoère, au cœur de la Ville rose, il ouvrira cet été. Le rapprochement d’équipes jusque-là séparées devrait lui aussi favoriser l’émergence de nouveaux horizons.
Guittet Pascal Latécoère teste le Li-Fi, qui pourrait être promis à un bel avenir commercial.
La diversification peut également rimer avec relocalisation. « Plusieurs entreprises régionales, dont certaines de l’aéronautique, vont rapatrier certaines de leurs productions », soutient Alain Di Crescenzo. Direction le nord de la métropole, où Liebherr fabrique des systèmes de traitement de l’air. Les ateliers de production se succèdent dans le bâtiment principal, laissant deviner l’étonnante variété des pièces produites. « Nous allons relocaliser à Toulouse un équipement clé des systèmes de refroidissement distribués par boucle liquide », annonce tout sourire Francis Carla, le directeur général du site. Il s’agit d’une pompe liquide, jusqu’alors importée des États-Unis. Un projet de 5 millions d’euros, financé pour moitié par l’État. « J’espère qu’avec la crise, les donneurs d’ordres de l’aéronautique seront plus sensibles à la production locale et prendront conscience de la nécessité de moins dépendre de productions présentes à l’étranger », veut croire Francis Carla. Liebherr a une autre carte en main : adapter une technologie utilisée dans l’aéronautique, servant à compresser l’air, pour la déployer dans des piles à combustibles pour le ferroviaire, le maritime et les transports collectifs…
Imaginer les concepts de rupture de demain
Pas de doute, l’avenir passe par des transports décarbonés. Une thématique portée par la région, renforcée par les annonces d’Airbus en matière d’avions à hydrogène. « Avec les fonds nationaux et régionaux débloqués, cette crise va accélérer la stratégie de développement des transports verts que la région promeut depuis plusieurs années », se félicite Carole Delga.
Une cinquantaine d’entreprises travaillent déjà sur la future aviation décarbonée. En décembre 2020, Aerospace Valley a lancé le projet Maele (Mobilité aérienne légère et environnementalement responsable), visant à développer un écosystème local. Le rajeunissement accéléré des équipes en raison des plans de départs pourrait avoir du bon. Jean-François Knepper, le délégué central FO chez Airbus, l’assume : « Notre défi, c’est de renouveler les idées pour concevoir l’aéronautique civile de demain, en amenant des concepts de rupture à l’image des initiatives lancées par Elon Musk dans l’industrie automobile et le spatial. »
Une nouvelle génération pour de nouvelles idées
Bonne nouvelle : la nouvelle génération s’est déjà mise à l’heure de la décarbonation. Pour s’en convaincre, rendez-vous au sud de la métropole, où se concentrent les acteurs de la formation. À proximité de l’Enac et de l’Insa, l’Isae-SupAero forme les ingénieurs en aéronautique de demain.
La rencontre avec des étudiants de troisième année a lieu dans une salle de cours, désertée pour raison sanitaire. « On s’encourage tous pour rester dans le secteur, atteste Célia. Partir, ce serait la facilité. » Quentin rebondit : « Je pourrais me tourner vers la défense ou le spatial, mais je vais insister dans le civil, car l’aviation bashing représente un défi intéressant. » Et pour répondre à l’appétence de leurs élèves sur les questions liées aux énergies, l’Isae-SupAero vient de renforcer son offre de formation : un module dédié aux enjeux environnementaux fait partie du tronc commun depuis la rentrée 2020. « Pour faire des avions décarbonés, il va falloir des ingénieurs avec des idées nouvelles, avance Antoine. Les perspectives sont très stimulantes. »
Certains ont craint que les jeunes se détournent du secteur. La bonne nouvelle, c’est que ce n’est pas le cas. L’enjeu de la filière n’est plus d’augmenter les cadences de production, mais d’inventer les avions de demain. Pour des étudiants et de jeunes ingénieurs, c’est beaucoup plus excitant !
— Olivier Lesbre, directeur général de l'Isae-SupAero
Guittet Pascal À l’Isae-SupAero, la nouvelle génération d’ingénieurs est là pour préparer l’avion vert.
Un enjeu crucial aussi pour les chercheurs de l’Onera, le centre français de recherche aérospatiale, situé à quelques centaines de mètres de l’Isae-SupAero. « Certains axes de prospective, comme l’aviation décarbonée, n’intéressaient pas plus que ça les industriels, constate Thierry Alcouffe, le directeur du rayonnement scientifique, institutionnel et industriel Sud-Ouest. Et là, d’un coup, avec la crise, tout le monde se mobilise sur ces enjeux. » L’Onera planche notamment sur la possibilité d’utiliser l’hydrogène dans les avions actuels en l’injectant dans le kérosène. Un projet qui mobilisera deux bancs de recherches sur le site de Fauga-Mauzac, à 30 km au sud de Toulouse. Surtout, l’organisme fait partie des acteurs du futur pôle Hydrogène qui doit ouvrir dès 2024 à... Francazal.
Guittet Pascal À l’Onera, les chercheurs ont le sourire : qui dit aviation décarbonée dit R & D.
Retour sur l’ancienne base aérienne, où les premières opérations de terrassement commencent juste. Pas moins de 15 000 mètres carrés de bâtiments dédiés à la recherche sortiront de terre d’ici à 2024. Un investissement de 40 millions d’euros et un outil sur lequel l’aviation décarbonée pourra s’appuyer : Safran et Liebherr sont déjà dans la boucle.
Guittet Pascal Désertée par les militaires, la BA 101 de Francazal renaît en devenant terre d’innovation des mobilités du futur.
Non loin d’Aura Aero, le projet de transport Hyperloop – qui catapulterait les voyageurs dans des capsules à plus de 1 000 km/h –, niché là depuis 2019, pourrait passer à la vitesse supérieure. « Nous avons passé un partenariat avec Capgemini pour bénéficier de l’aide d’une centaine de leurs collaborateurs », indique, à côté du banc d’essai de 320 mètres de longueur, Alexandre Zisa, le directeur des programmes d’HyperloopTT. Les compétences des ingénieurs aéro sont attendues en matière de conception mécanique et de développement logiciel. « Il ne s’agit pas de réduire le rôle de l’aéronautique, résume Yann Barbaux. Mais de faire en sorte qu’il aide à faire grandir les autres. » En Occitanie, l’aéronautique mène à tout, à condition d’en sortir.



