Quelle est la philosophie de la perma-entreprise que vous avez imaginée ?
C’est avant tout un modèle de développement destiné à répondre à l’urgence écologique et sociale. Je suis convaincu que les entreprises savent faire vite quand elles le veulent. Elles sont un énorme vecteur de changement. Ce modèle s’inspire de la permaculture – qui est d’ailleurs une philosophie plus qu’une simple manière d’alimenter la population –, et en particulier de ses trois principes éthiques : prendre soin des humains, prendre soin de la Terre, se limiter et redistribuer les surplus. Sa mise en œuvre est guidée par des règles issues de la permaculture, comme le fait de ne produire aucun déchet ou de cultiver l’inventivité pour faire face au changement. Cela pousse aussi à s’interroger sur l’usage de toutes les formes de ressources pour en réduire la consommation, voire les régénérer, un concept également tiré de la permaculture.
Pourquoi ce modèle serait-il préférable à la responsabilité sociétale des entreprises (RSE) ?
Pour une société, l’un des aboutissements du modèle de la perma-entreprise est d’avoir son propre référentiel d’indicateurs. Il devient un outil de pilotage, avec des objectifs à atteindre.
Je considère que la RSE est très insuffisante au regard de la dégradation du monde. Outre ses arrière-pensées publicitaires, elle cloisonne les impacts, comme l’illustrent les modèles normatifs de type ISO 26000. Or les aspects écologiques, sociaux et économiques sont interdépendants. La perma-entreprise accorde une place importante à l’agencement des parties prenantes pour les impliquer au maximum et augmenter l’efficience, c’est-à-dire produire le maximum avec le moins possible de ressources. Pour une société, l’un des aboutissements du modèle de la perma-entreprise est d’avoir son propre référentiel d’indicateurs. Il devient un outil de pilotage, avec des objectifs à atteindre. L’outil intègre a minima vingt-trois objectifs d’impact imposés par le modèle de la perma-entreprise, notamment celui de parvenir à une contribution nette positive en carbone au bout de cinq ans.
Comment se matérialise la perma-entreprise chez Norsys ?
Nous avons notre propre outil de pilotage. Tous les deux ans, nous réalisons un audit dans nos huit agences françaises et dans celle au Maroc. Elles doivent ensuite travailler sur une feuille de route en fonction de leurs résultats. Je peux aussi citer notre pôle Pirate, qui a notamment pour mission de réinventer l’entreprise et de remettre en question certains fonctionnements, toujours dans une logique de régénération des énergies. Pour réduire nos déplacements, qui constituaient il y a deux ans plus de la moitié de nos émissions de gaz à effet de serre, et pour parvenir à un meilleur équilibre entre vie pro et vie perso, nous avons engagé des réflexions sur le télétravail dès 2015. Cela nous a permis de poursuivre plus facilement notre activité au début de la crise du Covid, dans la mesure où 40 % des salariés télétravaillaient déjà en 2019. Début 2020, la règle de ne pas prendre l’avion pour un déplacement de moins de six heures avec d’autres transports avait également été votée quasi unanimement au sein de Norsys. Objectif forcément atteint avec la pandémie ! Pour compenser nos émissions restantes, nous avons fait appel à l’entreprise Reforest’Action. Ses services permettent à nos salariés de devenir des acteurs de la compensation carbone grâce au financement de projets forestiers choisis depuis leur écran. Enfin, nos collaborateurs ont accès en ligne à leur propre bilan carbone professionnel.
Vous avez déjà parlé de ce modèle à de nombreux dirigeants d’entreprise. Quel accueil avez-vous reçu ?
En évoquant une rupture radicale avec la logique de maximisation du profit et la redistribution de 50 % du résultat aux salariés et à la société civile, je ne me fais pas que des amis. Norsys reverse 15,7 % du résultat brut aux salariés, tandis que les dons au monde associatif représentent 13,4 % du résultat après impôts et participation. Je veux toutefois montrer que le modèle de la perma-entreprise crée un cercle vertueux. Au sein de mon entreprise, un salarié a seulement trois jours d’arrêt maladie en moyenne par an. Dans un secteur comme l’informatique, c’est un gage de performance économique ! La dynamique de la perma-entreprise peut également engendrer une évolution des produits et services permettant de mieux les vendre ou de les vendre plus cher. Une chose est sûre, on me dit souvent que ce modèle est inspirant. Il faut dire qu’aujourd’hui, en matière de RSE, les entreprises manquent d’idées nouvelles. Cependant, je ne suis pas satisfait, car ce qui compte pour moi, c’est l’action. Je le serai quand de nombreuses entreprises auront appliqué ce modèle. Grâce à quelques pionnières que j’ai pu accompagner, je sais que toutes peuvent le faire, hormis peut-être les très grandes, pour lesquelles je manque de recul. Même les plus polluantes, qui ne pourront pas devenir des perma-entreprises à moyen terme, peuvent s’engager sur ce chemin.
* « La permaentreprise : un modèle viable pour un futur vivable, inspiré de la permaculture », éditions Eyrolles, mars 2021

Vous lisez un article publié dans L'Usine Nouvelle n°3698 - octobre 2021



