L’économiste Bruno Coquet appelle à la fin des subventions non ciblées à l’apprentissage

Les financements publics massifs dédiés à l’apprentissage, parce que non ciblés, ne bénéficient pas à ceux qui en ont le plus besoin, montrent les travaux de l’économiste de l’OFCE Bruno Coquet. Et leur impact sur la création d’emplois est moins important qu’annoncé. Il préconise donc le retour à l'aide instaurée en 2018, plus ciblée.

 

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ingénieur apprentissage Icam
L'aide exceptionnelle au recrutement d'apprentis a avant tout bénéficié aux étudiants de l'enseignement supérieur, dont le nombre a bondi de 189% en quatre ans.

Il les qualifie d’« années folles ». Dans une étude publiée en juin, Bruno Coquet, économiste et chercheur à l’OFCE (Sciences Po), mène une charge au vitriol contre les financements publics exceptionnels consacrés au soutien à l’apprentissage depuis la crise du Covid. Selon ses calculs, ces dépenses sont passées de 5,9 milliards d’euros en 2018 à 15,7 milliards en 2021 et 19,9 milliards en 2022. Elles ont augmenté plus vite que le nombre d’apprentis : le coût unitaire moyen d’un bénéficiaire a évolué de 14 403 à 22 736 euros par an en quatre ans (+57,9%).

Cette dépense publique massive a d’abord bénéficié aux jeunes qui en avaient le moins besoin, montre le chercheur. Raison principale : l’« aide exceptionnelle » mise en place depuis 2020 n’est pas ciblée. Quel que soit le diplôme préparé, elle offre à tout employeur, quelle que soit la taille de l’entreprise, 5000 euros pour un mineur, 8000 euros pour un majeur, pour la première année d’apprentissage. Un salaire pris en charge à 100% pour les moins de 21 ans ! «Un tel niveau de subvention est inédit, écrit Bruno Coquet. Rien d’équivalent n’a jamais été alloué à des contrats aidés, même dans le secteur non-marchand, même pour des jeunes rencontrant des difficultés d’insertion dans l’emploi.» L’« aide unique » qui existait jusque-là était ciblée sur les apprentis préparant un diplôme d’un niveau inférieur ou égal au bac et réservée aux entreprises de moins de 250 salariés.

Coût nul de l'embauche d'un étudiant

Conséquences de ce changement de règles : «Des étudiants auparavant inéligibles à l’aide unique ont été embauchés en très grand nombre, certainement en raison du coût nul ou très réduit de ces apprentis dans les 12 mois suivant l’embauche», écrit Bruno Coquet dans sa note "Apprentissage : un bilan des années folles". Du coup, les apprentis de l’enseignement supérieur sont devenus majoritaires dès 2020. En 2022, ils ont représenté 523 000 entrées en apprentissage (+ 189% depuis 2018) contre 315 000 (+ 14%) pour les apprentis préparant un diplôme de niveau bac ou en-deçà. La forte croissance des apprentis du supérieur explique une partie de l’envolée des dépenses : non seulement ils sont plus nombreux, mais le coût-contrat des formations post-bac est beaucoup plus élevé que celui des niveaux bac ou en-dessous, et leur employeur touche 8000 euros d’aide au lieu de 5000.

L’économiste cherche également à mesurer l’effet d’aubaine induit par l’aide exceptionnelle. Comment aurait évolué le marché du travail sans elle ? Le chercheur compte 543 000 emplois d’apprentis de plus en 2022 qu’en 2018, dont 460 000 directement dus à l’aide exceptionnelle (les autres à la réforme de 2018). Citant les travaux d’Eric Heyer, de l’OFCE, il chiffre à 210 000 ceux de ces emplois qui auraient été créés même sans l’aide exceptionnelle, contrats de professionnalisation et emplois classiques. L’aide exceptionnelle a donc permis, en réalité, de créer 250 000 emplois seulement. Au prix fort et pour des jeunes qui se seraient de toute façon bien insérés sur le marché du travail...

Préparer la fin de subventions devenues "addictives"

La conclusion de Bruno Coquet est limpide : il est temps de mettre fin à cette politique «addictive» de subvention massive, non ciblée donc non efficiente, et d’en revenir à la réforme de 2018, qui a simplifié et libéralisé le recours à l’apprentissage et instauré une aide unique ciblée, versée sur trois ans au lieu d’un. La Cour des comptes avait déjà formulé cette demande en 2022. Aide exceptionnelle et aide unique ont fusionné en 2023, mais restent non ciblées donc coûteuses et peu utiles à l’insertion des personnes les plus éloignées de l’emploi. Face au déficit de France compétences, dû notamment au succès de l’apprentissage, le gouvernement cherche une solution. Mais revoir à la baisse l’aide aux employeurs pourrait l’empêcher d’atteindre l’objectif qu’il s’est fixé d’un million d’entrées en apprentissage par an – un «symbole éphémère» que Bruno Coquet appelle à abandonner.

Les économies devraient donc passer par une révision des coûts-contrats. Le chercheur reconnaît que certains doivent être revus, mais estime que cela ne suffira pas. Le déficit de France compétences, écrit-il, vient avant tout du nombre de contrats, dopés par l’aide exceptionnelle.

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