Le teint halé, en jeans décontracté et avec cette silhouette sèche, presque de marathonien, qui le caractérise, Emmanuel Faber n’a rien perdu de ses convictions depuis son éviction de la tête du groupe Danone en mars dernier. Ce n’est toutefois pas à l’université d’été du Medef qu’ils les partageait, ce 26 août, mais avec les entrepreneurs engagés réunis aux «Universités d’été de l’économie de demain », organisées par le mouvement Impact France. Manière de montrer qu’il a peut-être un coup d’avance par rapport à certains de ses pairs fréquentant l'autre université d'été de cette fin août, la REF du Medef.
Celui à qui l’on a reproché à la fois un plan de réduction des effectifs lors de la crise du Covid et tout autant une profitabilité inférieure à celle de ses concurrents de l’agro-alimentaire était invité à discuter du concept de « compétitivité écologique et sociale». Un sujet taillé sur-mesure.
Première conviction : « La compétitivité, ce n’est pas négociable pour une entreprise. Il faut être clair là-dessus. Mais toute la question, c’est comment on la définit.» Le dirigeant, revenu la veille d’un séminaire à Stockholm organisé par le club de Rome, continue de réfléchir en entrepreneur, même s’il est resté ouvert sur le type de job sur lequel il allait se positionner après cette période « très fructueuse où il se met en jachère comme lorsqu’on laisse un sol travailler."
La compétitivité de l'écosystème
Une fois l’objectif de compétitivité admis, Emmanuel Faber remet en cause une acceptation sans imagination de ses moyens, ramenée à la question des coûts, et une logique comptable. Première erreur induite, selon lui, dès la vision proposée par le ministère de l’Economie et des finances « qui explique sur son site que l’indicateur de compétitivité d’un pays est le rapport des coûts à l’importation et des coûts à la production locale ». En fait, il faut aller bien au-delà du sujet des coûts. La compétitivité d’une entreprise ressort pour lui d’autres facteurs et aussi du support d’un écosystème. Il a ainsi pris l’exemple de la compétitivité des entreprises du nord de l’Italie dans la machine-outil, de la vallée de l’Arve dans le décolletage, de la Suisse dans l’horlogerie. Autant d’exemples qui montrent que savoir-faire et alliance locale sont autant d’avantages compétitifs.
"Les coûts sont faux"
Le deuxième grief d’Emmanuel Faber contre l’acception actuelle de la compétitivité, c’est « que les coûts sont faux. Si on réfléchit en termes de compétitivité sociale et écologique, la comptabilité d'aujourd’hui n’en rend pas compte. » Et de rappeler qu’après le passage de Danone en entreprise à mission, la société a fait en six mois un bond de 18 places dans le palmarès des entreprises préférées des étudiants français. « Soit on peut se dire que recruter des talents ce n’est pas un avantage concurrentiel, soit que les étudiants n’ont pas de talent, soit qu’ils disent n’importe quoi quand on leur demande leur avis mais… moi je suis persuadé que c’est un avantage concurrentiel, car cela permet d’activer une des ressources dont l’entreprise a besoin, le talent de ses collaborateurs.»
Même constat sur le climat et le CO2, non pris en compte. Là encore, il a rappelé que Danone est encore la seule entreprise française à publier un résultat net par action ajusté de la charge carbone de ses scopes 1,2 et 3. « C’était pour rendre compte que retourner de l’argent à nos actionnaires avant d’avoir payé pour la dégradation des sols liée à nos formes d’agriculture, c’est leur rendre l’argent avant qu’il n’ait fait le cycle complet de son travail. Car demain ou après-demain, il n’y aura plus de quoi faire de l’agriculture si ça continue comme cela.»
Vive les metrics
Face aux « pièges des coûts » et pour faire bouger les modèles, Emmanuel Faber mise beaucoup sur l’arrivée de nouvelles comptabilités nationale et d’entreprise qui incluent les parcours CO2 et de décarbonation. « Les IFRS (International financial reporting standards) visent une première version de normes comptables liées au climat pour la COP26 de Glasgow en novembre. Ce n’est pas dans dix ans, c’est dans trois mois ! »
Par ailleurs, il a rappelé le travail en cours de la Commission sur l’obligation de reporting RSE pour les entreprises cotées. « Cela concernera 50 000 grandes entreprises en 2023 ». Il estime qu’une fois que les bons « metrics » sont là , il est simple de donner des incitations : « lorsque nous avons décidé en 2009 de partir à fond sur la décarbonation de Danone, nous avons donné un bonus annuel à 15 000 managers sur la réduction de l’empreinte carbone et dix ans plus tard nous avons atteint le pic carbone avec trois ans d’avance et réduit de 50% l’empreinte carbone ».
Faire alliance avec le vivant
Plus classiquement, l’ex-patron de Danone rappelle le levier de l’innovation. La compétitivité hors-coût n’est pas un instrument ignoré des autres chefs d’entreprises, mais lui ne la limite pas à l’innovation technologique et promeut une innovation sociale, low tech, locale. « Je ne crois pas à une compétitivité entièrement liée à la digitalisation, l’automatisation, la société de l’information. Pour une transition juste, il faut redonner une place aux acteurs économiques que nous sommes, aux citoyens. Cela veut dire redonner une localité à l’économie. En ajustant l’innovation low tech et high tech en fonction des cultures des territoires ». Enfin, le dirigeant a rappelé l’importance pour une compétitivité juste d’une cohésion sociale autour d’un narratif collectif.
Au final, Emmanuel Faber plaide pour « passer d’un modèle de prédation du vivant à un modèle qui refait alliance avec le vivant ». Moquant au passage les projets d’armées de mini-robots pollinisateurs qui viendraient pallier la perte de pollinisateurs naturels. Anecdotique ? Peut-être, mais une bonne illustration des coûts qu’entraînerait la destruction de notre environnement. Et de quoi valider la pertinence d’une nouvelle comptabilité incluant les externalités négatives.



