Enquête

Du brouillage à la neutralisation, l’arme laser monte en puissance

Restée dans l’ombre, l'arme laser s’apprête à faire une percée sur le terrain. Une course technologique mondiale est engagée pour augmenter sa puissance et sa fiabilité.

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Helma-P, une arme laser conçue par le français Cilas, peut détruire un drone à 800 mètres de distance.

Cible détectée, système de suivi enclenché… Feu. Pas de projectile en vue, mais un faisceau d’énergie dirigée. L’arme laser ouvre la voie à d’innombrables possibilités par rapport aux armes conventionnelles. Possibilité de neutraliser un drone, mais aussi d’enflammer des objets à distance, comme des tentes militaires, des équipements électroniques et des véhicules. Demain, elle pourrait altérer des capteurs optiques et éblouir des systèmes de visée ennemis, détruire des moyens de communication, des caméras, des munitions, voire des missiles et des avions.

Du brouillage à la neutralisation, le laser promet une précision chirurgicale, des frappes dont la source est difficile à localiser, le tout sans munitions et avec un coût de tir quasiment nul. De quoi séduire les armées, à l’heure où l’industrie de défense est pressée d’augmenter ses cadences de production sans faire flamber la facture. Un scénario de science-fiction? Plus pour longtemps.

Niveau de maturité technologique décisif

Depuis ses balbutiements dans les années 1990, l’arme laser est arrivée à un niveau de maturité technologique décisif. «Elle répond mieux aux exigences actuelles, avec une disponibilité très importante et de faibles besoins de maintenance, explique Lionel Merlat, le chef du groupe interaction rayonnement-matière de l’Institut franco-allemand de recherches de Saint-Louis (Haut-Rhin). Les événements en Ukraine, en périphérie de la Turquie et au Proche-Orient rebattent les cartes avec l’utilisation massive de drones.»

Et la pépite tricolore des lasers Cilas, située à Orléans (Loiret), se situe aux avant-postes. Auparavant détenue par ArianeGroup, elle appartient depuis novembre à Safran et MBDA. Cilas a mis au point Helma-P, un système autonome anti-drones déjà éprouvé via deux campagnes d’essais à Biscarosse (Landes) menées par la Direction générale de l’armement courant 2021 et fin 2022. «Avec notre savoir-faire dans l’optique, nous parvenons à faire converger le faisceau laser sur la cible avec le diamètre d’une pièce d’un euro, précise Benoist Roucher, le responsable du développement et des ventes de Cilas. Nous avons réussi à neutraliser un drone éloigné de 800 mètres en 1,5 seconde, et chaque fois avec 100% de réussite.»

Dans le cadre du marché de lasers de lutte anti-drones, le ministère des Armées a passé commande à Cilas, en juin 2022, d’un système Helma-P d’une puissance de 2 kilowatts (kW) pour le déployer lors des JO de Paris en 2024. «La maîtrise technique sur ce segment est acquise, assure Bruno Verzotti, le directeur des systèmes futurs de MBDA. Notre ambition est de livrer des systèmes opérationnels, avec le laser de Cilas, dans les toutes prochaines années.» L’industrialisation du système est en cours.

Un éventail plus large de cibles

Car une véritable course technologique à l’échelle mondiale s’est engagée, avec pour principal enjeu d’augmenter la puissance des lasers. La lutte anti-drones requiert des lasers d’une puissance de quelques-uns à plusieurs dizaines de kilowatts. Mais pour espérer s’attaquer à des cibles plus conséquentes, il faudrait atteindre plusieurs centaines de kilowatts, voire de dépasser le mégawatt… Telle est l’ambition affichée par MBDA.

En plus d’un projet mené en Allemagne avec Rheinmetall pour lequel des essais de laser basse puissance ont déjà été réalisés, le groupe participe, au Royaume-Uni, au programme DragonFire visant le développement d’un laser haute puissance. «Nous commençons à maîtriser la haute puissance, comme l’ont montré les premiers essais concluants de DragonFire tout au long de 2022, commente Bruno Verzotti. Nous sommes à un tournant où l’équipement donne de réels résultats. Ces lasers concerneront un éventail plus large de cibles d’ici à la fin de la décennie.» Leur mise en œuvre pourrait intervenir d’ici à 2030.

Sans surprise, les États-Unis mènent la danse. En 2021, Boeing et General Atomics se sont vu confier la mission par l’armée américaine de mettre au point un laser de 300 kW. L’année d’après, Lockheed Martin annonçait avoir livré à l’US Navy le système Helios, une arme de 60 kW, ainsi qu’un équipement de 300 kW, le plus puissant qu’il ait jamais produit. En Israël, le projet Iron Beam – intégré dans le système de défense aérienne Iron Dome – repose sur l’utilisation de lasers capables de neutraliser des rockets, des mortiers et de petits drones. Le fabricant israélien Rafael est à la manœuvre, avec la collaboration, là encore, de Lockheed Martin.

Encore quelques défis technologiques à relever

Mais gare aux effets d’annonce. La puissance du laser ne fait pas tout. «Il faut casser le mythe de l’arme capable de détruire un engin instantanément», reconnaît Bruno Verzotti. Car les défis techniques pour la mise au point des lasers haute puissance ne manquent pas. Principal enjeu : parvenir à maintenir une forte densité de puissance sur un point donné pendant une à plusieurs secondes, et ce à une grande distance, malgré les phénomènes météorologiques. «L’une des limites, c’est la sensibilité aux perturbations atmosphériques, souligne Benoist Roucher. Il faut pour cela passer par de l’optique adaptative, qui prend en compte ces phénomènes et les corrige en temps réel, comme en astronomie.»

La dynamique s’accélère, sous l’impulsion des demandes étatiques. Cilas est le coordinateur du programme européen Talos, comprenant quinze industriels de neuf pays et visant notamment à faire monter en maturité une filière européenne des armes lasers haute puissance. Enclenché fin 2022, Talos 2 prévoit de développer un laser haute puissance d’ici à 2027. En France, l’entreprise est chargée d’étudier l’implantation d’ici à 2030 d’un système de ce type sur une frégate en rénovation.

Outre la marine et les forces aériennes, l’armée s’intéresse aussi à un usage spatial, comme cela a été officialisé en 2019 par la ministre des Armées Florence Parly. «Le Royaume-Uni et l’Allemagne dépensent dix fois plus que la France sur ce sujet», regrette Benoist Roucher. Si les investissements nécessaires sont massifs, les acteurs de cette filière naissante en sont convaincus, l’arme laser constituera un enjeu majeur de souveraineté.

Le canon électrique commence à faire du bruit

Outre les armes lasers, le canon électrique pourrait lui aussi faire son apparition sur les champs de bataille. Il repose sur l’utilisation de deux rails parallèles et d’une armature mobile située au centre. Celle-ci peut propulser un projectile lorsqu’un courant – générant un champ magnétique – est appliqué au niveau des rails. «Alors qu’un canon d’artillerie classique peut lancer un projectile à 1 000 m/s, un canon électrique parcouru par un courant de plusieurs méga-ampères peut envoyer un projectile à une vitesse comprise entre 2 000 et 3 000 m/s», soutient Pierre Wey, le chef de projet artillerie électromagnétique de l’Institut franco-allemand de recherches de Saint-Louis (Haut-Rhin).

L’organisme coordonne le projet européen Pilum, lancé en 2021, auquel participent notamment Nexter, Naval Group et Diehl Defence. Outre une portée quadruplée, le canon électrique permet de réagir plus vite à une attaque aérienne. Son développement passe par la mise au point d’une source de puissance pulsée capable de générer plusieurs dizaines de mégajoules en quelques millisecondes. La technologie intéresse l’Europe, mais aussi les États-Unis, la Chine et le Japon.

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