Enquête

Comment la guerre en Ukraine place les industriels français de l'armement en première ligne

Stocks stratégiques, diversification des approvisionnements, relocalisation... Un an après l’agression de l’Ukraine, les industriels sont sommés par les États occidentaux d’accélérer leurs cadences de production et de répondre aux nouveaux besoins d’une guerre de haute intensité. 

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Emmanuel Macron en visite à l’usine Nexter de Bourges (Cher), le 27 octobre 2022.

Fin octobre 2022. Le président Macron se rend à Bourges (Cher), au cœur de l’expertise française de la défense terrestre. À son programme: rencontre des jeunes sous-officiers en formation de l’École militaire préparatoire technique, inauguration sur le site de la Direction générale de l’armement (DGA) du nouveau pas de tir des canons Caesar et visite de l’usine de Nexter Systems, la seule en France à fabriquer des munitions de moyen et gros calibre. Entouré des patrons de Nexter, le chef des armées prend le temps de faire le tour des lignes de production, s’entretient avec les pilotes des machines d’usinage grande vitesse et ultra-automatisées, capables de fabriquer à la chaîne des obus de différentes tailles. L’usine produit 500 000 à 1 million de munitions de moyen calibre par an et 50 000 de gros calibre de type 155 mm.

Depuis l’invasion de l’Ukraine par les forces russes le 24 février 2022, les usines d’armement et leur approvisionnement sont devenus un enjeu majeur. La France équipe les soldats ukrainiens en puisant dans ses stocks: des canons Caesar, des lance-roquettes, des missiles de défense antiaérienne et bientôt des chars de combat AMX-10RC, des obus… Emmanuel Macron a mobilisé les industriels dès juin 2022 en se rendant pour la première fois en tant que président de la République au salon de l’armement Eurosatory, à Villepinte (Seine-Saint-Denis). En imposant le concept d’économie de guerre, il leur a fixé un nouveau cap: produire plus et plus vite afin de répondre aux besoins de court terme de l’armée française et de nos alliés.

Massifier l'arsenal français

Et pour cause. Avec l’invasion russe, les états-majors redécouvrent les exigences d’un conflit dit de haute intensité. «Au plus fort des combats, les forces russes tiraient entre 10 000 et 50 000 obus par jour. Ils avaient déployé sur le front environ 2 000 canons et lance-roquettes. C’est énorme en comparaison des 76 Caesar dont dispose l’artillerie française», indique un colonel de l’armée de terre. La leçon est claire: si la France était engagée dans un tel conflit, elle doit massifier son arsenal. Il faut complètement renverser la vapeur par rapport aux dernières décennies. «Avec la fin de la guerre froide, nous avons transformé le modèle d’armée. Nous avons réduit les quantités d’équipements et de stocks au profit d’un matériel plus performant et plus polyvalent. En moyenne, en fonction des types d’armes, nous avons divisé par deux, voire par trois, la taille de la flotte», estime Jean Belin, titulaire de la chaire économie de défense de l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN).

Image d'illustration de l'articleSources : DGA Communication ; Cidef
Carte industrie de l'armement - France Carte industrie de l'armement - France (Fabien Dulac)

Sources: DGA Communication ; Cidef

L’heure de la mobilisation industrielle a sonné. Depuis septembre, le ministre des Armées Sébastien Lecornu convoque à tour de bras les patrons des industries de l’armement: Arquus et de Nexter (équipements terrestres), Dassault Aviation (aviation de combat), MBDA (missiles), Naval Group (navires militaires), Safran et Thales (aéronautique et électronique de défense). Objectif? Remettre au premier plan la fonction de production des systèmes d’armes alors que jusqu’ici, l’innovation et la R&D pour se préparer aux conflits du futur avaient la part belle. Le défi ne va pas de soi pour une industrie habituée à produire à la commande, généralement pour un seul client, l’État. Et ce dans un contexte compliqué: hausse des coûts de l’énergie, supply chain fragilisée par la crise du Covid, pénurie de composants électroniques, ressources humaines en tension…

«À court terme, il est très difficile de réagir», reconnaît le patron d’Airbus, Guillaume Faury, en tant que président du Gifas, le syndicat des industriels de l’aéronautique. Il faut donc cibler l’effort. Ainsi les cycles de fabrication des bombes, des munitions, des missiles, des drones, de l’artillerie ont été analysés en priorité. Des marges de manœuvre existent. Le délai de fabrication du canon Caesar, qui demandait plus de trente mois au départ, est passé à moins de vingt-quatre mois aujourd’hui. «Nous avons pour objectif de tomber à douze mois», précise Nexter. Comment? En investissant dans des outillages plus performants et en élargissant les heures de fonctionnement de l’usine.

Reconstituer du stock pour monter en cadence 

Pour réduire les cycles de production, les recettes les plus rustiques sont les plus efficaces: il faut refaire du stock. Prenons le cas d’un radar militaire fabriqué par Thales. Une fois la commande passée, le temps de réception des différentes pièces des sous-traitants varie entre douze et dix-huit mois. Il faut ensuite compter une durée équivalente pour leur intégration, puis la qualification de l’équipement. «En temps de paix, c’est suffisant, mais en temps de guerre, ce n’est pas adapté», reconnaît l’industriel.

Tous les acteurs ne sont toutefois pas égaux devant les stocks. Pour les PME, c’est un impact très fort sur la trésorerie. «Des stocks de sécurité, oui, mais qui les paie? Il faut que l’on nous garantisse que le client en prendra livraison, interpelle Anne-Charlotte Fredenucci, à la tête d’Ametra, une entreprise de 750 salariés qui fournit en équipements électroniques les grands acteurs de la défense. Cette année pour nous prémunir des difficultés d’approvisionnement, nous avons pour près de 2 millions d’euros de stock de composants. Si demain, on doit l’augmenter d’autant, cela ne pourra pas se faire sans un financement extérieur.»

Parmi les 4 000 entreprises de l’armement, plus d’une centaine de sous-traitants ne seraient pas capables de monter en cadence. «Il va falloir les aider et identifier le problème: un manque de machines, des ressources humaines limitées, des approvisionnements insuffisants?», prévient-on du côté de la DGA. L’agence se met également au tempo de l’économie de guerre. Parmi ses objectifs: favoriser les systèmes d’armes plus simples, avec moins d’options et plus standardisés plutôt que des systèmes ultra-sophistiqués capables de fonctionner dans toutes les conditions possibles (de lumière, de température, de terrain…), mais complexes et coûteux à développer comme à produire.

Pour se muscler, l’industrie de défense enfin peut faire valoir son statut d’industrie souveraine. À l’instar de ce qui se fait déjà aux États-Unis, le ministère des Armées réfléchit à un mécanisme légal de «priorisation» des commandes de défense sur les commandes civiles pour réduire les risques de rupture d’approvisionnement. Pour ne pas dépendre de fournisseurs étrangers, il veut aussi favoriser des relocalisations. C’est le cas dans le domaine des poudres pour les obus de gros calibre. Aujourd’hui, le sous-traitant français qui les fournit s’approvisionne auprès d’une société à l’actionnariat allemand située en Suisse.

Les munitions, enjeu national de défense

Et si les usines et les bureaux d’études venaient à manquer de bras et de cerveaux? Le ministère des Armées réfléchit à une réserve militaire industrielle. Il s’agirait de mettre sur pied un vivier de renfort composé des techniciens et des ingénieurs du secteur de la défense qui ont quitté leur société depuis moins de cinq ans et d’attirer de nouveaux venus d’autres industries (aéronautique, automobile…).

Certains industriels ont déjà montré qu’ils savaient accélérer la cadence. Notamment Dassault Aviation. Grâce à l’export, il a livré 26 Rafale en 2019 et 25 en 2021, soit plus du double de sa production annuelle moyenne. Naval Group, moyennant un investissement de 40 millions d’euros en quatre ans sur son site de Lorient (Morbihan), s’est réorganisé pour doubler sa capacité de production de frégates afin de répondre au besoin des marines étrangères sans pénaliser la Marine nationale. «Certains sont moins dynamiques», regrette-t-on dans l’entourage du ministre des Armées, avec en ligne de mire MBDA et Nexter.

Outre leurs capacités industrielles, tous ont en commun une exigence prioritaire: des commandes! Les premières arrivent. Le budget 2023 des armées prévoit 2 milliards d’euros d’engagement pour remettre à niveau les stocks de munitions. La réelle ambition dans ce domaine sera fixée par la nouvelle loi de programmation militaire (LPM), qui définit les crédits pour les sept prochaines années (2024-2030). Elle s’appuiera sur les conclusions de la revue nationale stratégique dévoilée par Emmanuel Macron en novembre, qui synthétise les grands enjeux de défense français. Les défis industriels sont considérés comme prioritaires et trois leviers ont été identifiés: la constitution de stocks stratégiques, la relocalisation des chaînes de production les plus sensibles et la diversification des approvisionnements. À n’en pas douter, l’industrie de l’armement sera au cœur de la première LPM marquée du sceau de l’économie de guerre.

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