De massifs tubes d’acier de près de 9 mètres de longueur et pesant 3 tonnes prennent la rouille et la poussière, mais cela ne semble émouvoir personne. Ils sont stockés presque à même le sol près du parking qui longe l’usine de Nexter Systems, à Bourges (Cher). Difficile d’imaginer que cette masse échouée se métamorphosera en canons ultra-performants du système d’artillerie Caesar, dont 18 exemplaires ont été donnés à l’Ukraine par la France. «Ce sont les ébauches livrées par notre fournisseur Aubert & Duval. Elles sont réalisées à partir d’un alliage dont nos équipes ont défini la composition afin d’atteindre des caractéristiques mécaniques de très haute performance», explique Stéphane Ferrandon, le directeur de la production.
La canonnerie berruyère est un site unique en France, héritier d’un savoir-faire dans les systèmes d’artillerie qui remonte aux années 1870. «C’est le seul endroit autorisé à fabriquer les canons des systèmes d’armes de moyen et gros calibres [de 20 à 155 mm, ndlr] pour les armées françaises et étrangères. Nous produisons environ 200 tubes par an, tous calibres confondus», précise Laurent Monzauge, le directeur de l’établissement.
450 heures de travail par pièce
Quelque 180 ouvriers et techniciens fabriquent les canons qui équiperont l’avion de combat Rafale et l’hélicoptère Tigre, certains canons de frégates et, bien sûr, les tubes des Caesar. Neuf mois sont nécessaires pour passer de l’ébauche au tube de canon prêt à livrer. Les pièces primaires fournies par l’usine Aubert & Duval de Firminy (Loire) ne manquent pas. En plus d’une trentaine en attente à l’extérieur, quelque 70 tubes supplémentaires se trouvent à différents stades de fabrication à l’intérieur de l’usine.
Hervé Boutet À Bourges, 180 personnes produisent les canons qui équipent les principaux systèmes d’armes de l’armée française (Rafale, hélicoptères Tigre, frégates...) © Hervé Boutet
Le long de leur parcours, ils vont subir une cure d’amaigrissement impressionnante, passant de 3 à 1,2 tonne. Les copeaux d’acier sont récupérés pour faire des machines à laver, des capots de voiture… Au total, chaque pièce subira plus de 40 opérations (tournage, fraisage, forage, alésage, autofrettage, rayage…) à travers une douzaine de gros équipements pour obtenir les meilleures géométries et résistances mécaniques. Soit environ 450 heures de travail pour chaque tube, dont 250 heures d’usinage de précision.
Tout cela avec des contraintes de dimensions de la pièce finie plus que sévères : «Entre l’entrée et la sortie du tube, la tolérance de variation du diamètre intérieur est de l’ordre du centième de millimètre», précise Stéphane Ferrandon. Certains moyens de production ont été conçus sur mesure pour Nexter. Comme ce robot capable de rainurer en spirale l’intérieur des tubes en une cinquantaine de passes. Ce rainurage permet à l’obus propulsé de tourner sur lui-même pour plus de précision sur sa cible.
Hervé Boutet Il faut compter neuf mois pour passer de l’ébauche au tube de canon prêt à livrer © Hervé Boutet
Une capacité de quatre tubes de Caesar par mois
S’il le fallait, la canonnerie pourrait doper rapidement sa capacité de production. Y compris pour les pièces complémentaires au tube comme la vis de culasse, l’affût ou encore la glissière du canon, nécessitant plus de 80 heures de soudure… Les marges sont réelles. Sur les trois lignes de production, une seule fonctionne à plein régime, en 3x8. L’usine commence seulement à rajeunir son parc de machines. Début 2022, elle a acquis pour 2 millions d’euros un tour de 22 mètres de longueur, jusqu’à 30% plus efficace que le précédent sur certaines opérations de coupe. Et Nexter envisage de doubler cet équipement.
Hervé Boutet Équilibrage du fût d'un canon Caesar de calibre 155 mm © Hervé Boutet
«Nous disposons d’une capacité de fabrication de deux tubes de canon Caesar par mois. Avec l’outil industriel actuel, on pourrait passer à quatre par mois en élargissant les plages de travail. Au-delà, il faudrait des investissements industriels plus significatifs», explique Stéphane Ferrandon. Nexter s’est engagé auprès des forces françaises à compenser en un temps record les 18 canons livrés à l’Ukraine. Les livraisons seront terminées à l’été 2024.



