Enquête

Les métaux critiques, maillon faible des armées françaises

En Europe, des réflexions sont en cours sur la nécessité de stocks stratégiques. Les États-Unis vont plus loin et financent des raffineries de terres rares.

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Le tungstène, qui renforce la dureté des armes, est l’un des quatre minerais classés «de conflits» par l’Union européenne.

Augmenter la cadence de production de munitions, comme le réclame le ministre des Armées, Sébastien Lecornu? Encore faut-il avoir à disposition le tungstène utilisé pour fabriquer des obus perforants, le tantale des munitions du canon Caesar et les terres rares des systèmes de guidage. L’invasion de l’Ukraine a remis sur le devant de la scène les dépendances de l’Europe.

En catastrophe, les industriels ont dû se mettre en quête de nouveaux fournisseurs de titane de qualité aéronautique, qui entre notamment dans la composition des superalliages des parties chaudes des moteurs d’avion et des trains d’atterrissage. Leur approvisionnement dépendait pour moitié du conglomérat russe VSMPO-Avisma, certes épargné par les sanctions occidentales. «On réussit à trouver du titane, mais pour le court terme. On n’arrive pas à faire des stocks», expliquait Éric Trappier, le PDG de Dassault, fin septembre 2022 à l’Assemblée nationale.

Risques de rupture au niveau des fournisseurs

Pour les industriels de la défense, le titane est loin de constituer la seule source de préoccupation. «Tout est potentiellement stratégique», reconnaît Nicolas Mazzucchi, directeur de recherche au Centre d’études stratégiques de la Marine. Mis à part le tantale et le tungstène, peu de métaux ont des applications spécifiques au secteur de l’armement. Avec la montée des tensions géopolitiques, la question prend une nouvelle ampleur. De par ses faibles volumes, l’industrie de défense est probablement moins exposée aux ruptures d’approvisionnement. Mais les risques sont mal connus, car la plupart se jouent chez les fournisseurs de rang 3, voire 4.

«S’il faut accélérer les cadences, les grands donneurs d’ordres pourront suivre. Mais pour leurs sous-traitants en bout de chaîne, il y aura des goulets d’étranglement», prévient Alexandre Lahousse, le chef du service des affaires industrielles de la Direction générale de l’armement (DGA), qui incite depuis plusieurs mois les industriels à réexaminer toute leur chaîne d’approvisionnement. La DGA vient d’ailleurs de se doter d’un bureau spécialisé sur les enjeux de matières.

Image d'illustration de l'articleVSMPO-Avisma
Barre de titane Barre de titane

Le russe VSMPO-Avisma est l’un des principaux fournisseurs de titane de qualité aéronautique en Europe. © VSMPO-Avisma

La création d’un poste de délégué interministériel aux métaux stratégiques, confié à Benjamin Gallezot, un ingénieur de l’armement, confirme le changement de logiciel plus global sur les enjeux d’approvisionnement de la part de l’État. Tout comme celle de l’Observatoire français des ressources minérales (Ofremi), fin novembre. Les industriels de la défense sont partie prenante de cette cellule de veille, chargée de cartographier les besoins des différents secteurs. «Nous devons développer une vision de court et de long termes. Il faut travailler sur les stocks stratégiques. Et des projets de relocalisation doivent être portés lorsque les dépendances ne sont pas acceptées», a listé Alexandre Lahousse, lors du lancement de l’Ofremi au ministère de la Transition écologique.

Sur la question des stocks, la réflexion reste ouverte. Actuellement, ils relèvent de la responsabilité des entreprises. «Mais il faut faire plus. Faut-il les garder chez les industriels ou à une autre échelle ? Uniquement pour le militaire ou également pour le civil ?», s’interroge la DGA. Avec la question subsidiaire : qui pour le financer ?

«Depuis le printemps 2022, rien n’avance, le stock stratégique n’est la priorité de personne», peste Vincent Donnen, le patron du fonds d’investissement la Compagnie des métaux rares, qui a fait passer des notes dans les ministères pour un projet de stock stratégique abondé par l’État. La déconfiture de la Caisse française des matières premières alimente les craintes. Au milieu des années 1990, la chute des prix des matières premières, alimentée par le déstockage massif des anciens États satellites soviétiques et par les problèmes de gouvernance, a contribué à sa liquidation.

Fin des composants chinois dans les F-15 américains

D’autres pays n’ont pas les mêmes hésitations. Au Japon, l’État dispose de quarante-huit jours de stock de certaines matières, notamment pour son industrie électronique, en plus de stocks obligatoires pour les industriels. Aux États-Unis, une agence fédérale – la Defense logistics agency – assure la constitution de réserves stratégiques pour les besoins de son secteur de l’armement en antimoine, lithium, terres rares et tungstène. «Cela pourrait servir de modèle en Europe, que ce soit au niveau communautaire ou au sein de l’Organisation conjointe de coopération en matière d’armement. À défaut, il faudrait permettre aux États membres de le faire à leur niveau», juge Nicolas Mazzucchi.

Les États-Unis vont beaucoup plus loin. En juin, le Pentagone a signé un contrat avec le groupe australien Lynas, le plus gros producteur de terres rares hors de Chine, pour implanter une usine de séparation de terres rares lourdes au Texas. Le ministère de la Défense va prendre à sa charge l’intégralité de l’investissement de 120 millions de dollars. Le minerai proviendra d’Australie, où Lynas possède une mine et construit un site de raffinage.

Alors que la Chine contrôle la quasi-totalité de la production mondiale en terres rares, les Américains ont fait de la diversification de leurs approvisionnements un enjeu stratégique. En 2019, la Chine avait menacé de suspendre ses exportations de ces minerais, dont chaque avion de chasse F-35 de Boeing consomme 417 kg, selon un rapport du Congrès datant de 2013. «Aucun composant chinois ne doit entrer dans la chaîne de production», assure un industriel qui travaille avec Lynas. En septembre, la chaîne du F-35 a été stoppée quelques jours après la découverte d’un alliage made in China dans un moteur produit par Honeywell. L'industrie européenne en est encore loin.

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