Enquête

30 ans après, la France recommence l'exploration des richesses de son sous-sol

Depuis près de trente ans, la France n’avait pas lancé de grande campagne d’exploration minière. En 2024, le BRGM remet la géophysique aéroportée au cœur du dispositif pour sonder le sous-sol jusqu’à 1000 mètres, dans une quête renouvelée des métaux stratégiques essentiels à la transition industrielle et énergétique.

Réservé aux abonnés
Image d'illustration de l'article
Le BRGM recueille des données géologiques par mesures aériennes, ici dans le Massif central.

De mémoire de géologue, cela n’était pas arrivé depuis le siècle dernier ! En février, le Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM) a fêté le lancement d’un nouvel inventaire minier de la France. Durant cinq ans, avions et hélicoptères parcourront quatre vastes zones pour en ausculter le sous-sol. Ils en relèveront le magnétisme, la résistivité ou encore la densité. De multiples échantillons, récoltés à la main sur des roches affleurantes ou dans les rivières, seront aussi analysés.

De quoi croiser une foule de données pour estimer la structure souterraine du pays et la présence potentielle de métaux d’intérêt. Une campagne à 53 millions d’euros pour laquelle l’institution militait depuis longtemps. Le dernier exercice du genre s’est terminé en… 1995. Sans géophysique aéroportée, l’exploration se cantonnait à la surface. Cette fois, le BRGM veut aller jusqu’à 1000 mètres de profondeur et vise davantage de métaux que les 22 qui intéressaient l’industrie à l’époque. L’opération marque également un appétit renouvelé pour les métaux reconnus comme stratégiques pour la plupart des secteurs industriels. Un constat qui avait été établi par le rapport Varin sur la sécurisation des approvisionnements en matières premières minérales remis au gouvernement en 2022, puis la législation européenne sur les matières premières critiques (CRMA) en 2024.

Des permis de recherche déposés

D’ores et déjà, plusieurs acteurs se lancent et déposent des permis exclusifs de recherches minières (PER). D’une durée de cinq ans, ces sésames renouvelables permettent de sonder le sol en détail dans l’espoir lointain d’ouvrir de nouvelles mines. Depuis qu’il a identifié un important gisement de lithium dans l’Allier, le français Imerys est la tête de pont de ce mouvement. Mais il n’est pas seul.

La «ruée minière» reste timide. Sur la cinquantaine de PER actifs en France, plus de la moitié concerne de l’or en Guyane. L'Hexagone ne compte que 14 permis valides et 12 demandes, portant en partie sur l’hydrogène et l’hélium. Soit le même étiage qu’il y a dix ans, quand Arnaud Montebourg, alors ministre de l’Économie, souhaitait impulser un renouveau minier, aux maigres résultats. «La guerre en Ukraine et le Covid sont passés par là. Les enjeux de sécurisation des chaînes d’approvisionnement sont plus hauts dans la pile, et il y a un investissement fort de l’État par rapport à la vague précédente en ressources humaines et financières», explique Sébastien Chailleux, sociologue à Sciences Po Bordeaux, spécialiste du renouveau minier. Le Code minier, réformé en 2022, simplifie aussi l’exploration. Mais le défi technique reste entier. «Imaginez faire l’imagerie sur un corps humain, mais sans savoir où se trouve le cœur ni à quoi il ressemble… C’est un travail de détective, à une maille de plus en plus fine», illustre Catherine Truffert, la dirigeante d’Iris Instruments, qui fabrique divers équipements électroniques d’auscultation du sous-sol. La chaîne hercynienne, formée il y a 500 à 350 millions d’années, qui affleure dans le Massif central, les Vosges et en Bretagne, compte de nombreux gisements polymétalliques, décrit la géophysicienne. Le nouvel inventaire en cours doit permettre de récolter suffisamment d’informations pour allécher des acteurs privés et les convaincre de miser sur des zones précises, en y menant eux-mêmes des explorations par imagerie et carottages de la roche, «la preuve ultime» quant à la localisation du gisement et à sa teneur.

Vos indices
Indices & cotations
Tous les indices

Un travail de long terme

Souvent, ce travail est réalisé par des «juniors». Ces petites entreprises à haut risque – fréquemment comparées aux biotechs dans la santé – misent sur leur flair, leurs compétences et la chance pour dénicher des gisements notables. En France, la plus emblématique est sans doute Breizh Ressources, filiale à Lorient (Morbihan) de la société canadienne Aurania. Son dirigeant, Keith Barron, est connu pour avoir découvert Fruta del Norte, une gigantesque mine d’or en Équateur. Il s’intéresse au Massif armoricain depuis qu’il a vu, au musée, une énorme pépite issue de la région. «On ne sait pas ce qu’on va trouver. L’or nous intéresse, y compris en tant que boussole qui indique la présence d’autres métaux comme l’antimoine. L’ensemble de ces éléments périphériques peuvent rendre une exploitation rentable», explique Guillaume Mamias, le responsable RSE de l’entreprise.

Tous savent que la plupart des projets n’aboutiront pas. Mais des plans précis sont déjà valorisés auprès des investisseurs. Ainsi Corsica Ressources, une autre filiale d’Aurania, caresse l’idée d’extraire un sable magnétique riche en nickel à Nonza, une plage corse. NeoMetal imagine rouvrir une mine de tungstène (et peut-être d’or) en Ariège. La société norvégienne Transition Elements veut, elle, trouver des poches d’eau chargées en lithium dans l’Hérault. Reste que l’exploration est un travail de long terme. Bien qu’il dispose déjà de données historiques à Chessy, «il n’y aura pas de production avant dix ou quinze ans : il faut le temps de comprendre le gisement, le territoire, et de prendre les bonnes décisions pour l’exploiter de manière économique», prévoit Étienne Le Goff, de la Compagnie d’exploration de la Brévenne. Après l’obtention de son permis en juillet 2024, il a récupéré une quarantaine de cartons d’archives, dont il épluche et numérise les documents pour créer un système numérique avant d’entreprendre toute action sur le terrain.

«Un débat de société»

Le lithium géothermal – des eaux chargées du métal blanc dans les profondeurs du nord de l’Alsace, qui mobilise plusieurs entreprises attirées par le marché des batteries – ne fait pas exception. «Nous portons le projet depuis quatre ans, nous comptons forer notre premier doublet cette année pour vérifier que la ressource est bien là», relate Pierre Brossollet, le président et fondateur d’Arverne, la société derrière Lithium de France. Viendront ensuite des phases de test, pour s’assurer des performances d’extraction du lithium de l’eau, avant un début de production à l’échelle industrielle en 2027. Si tout se passe bien…

Car la géologie et l’économie ne font pas tout. En Alsace, la mauvaise expérience de Fonroche – un opérateur de géothermie ayant causé des séismes il y a quelques années – et la course aux projets d’extraction ont créé des tensions. Globalement, les mines et leurs dégâts passés inquiètent. Tous les chercheurs de métaux ont en tête le cas Variscan, une junior dont une foreuse et le siège orléanais avaient été touchés par des bombes artisanales en 2016… «C’est un débat de société. La question est de savoir quelle consommation on veut et comment», juge Yves Guise, qui dirige les activités de la Compagnie des mines arédiennes. L’homme, qui a lancé ses premiers sondages mi-mars, à 40 kilos au sud de Limoges, argue que travailler en France permet d’envisager les meilleures pratiques. «Alors que nous étions encore à dépouiller les études géologiques historiques, des écologues étaient déjà sur le terrain pour faire des inventaires et identifier les zones humides», explique-t-il. La présence potentielle d’une moule perlière précieuse pour l’écosystème, dans un affluent de la Dordogne, le conduit par exemple à éviter tout projet qui lui serait néfaste.

Chargé des mines au pôle de compétitivité Avenia, Jérôme Gouin en est convaincu. «Nous avons appris à mieux communiquer avec les élus et les riverains dès le début, et à répondre aux questions», explique cet ancien de Variscan Mines, qui fait des retours d’expérience aux nouveaux acteurs. Critique sur l’idée d’«acceptabilité», Sébastien Chailleux s’inquiète sur le fait que la participation reste minoritaire, sans prise sur les modalités des projets. Les thèmes de la souveraineté et de la nécessaire transition écologique font mouche. Mais les communes rurales ne rêvent pas toutes de réindustrialisation, note le sociologue. Et en raison du manque de planification, «les populations craignent qu’accepter un projet n’ouvre la porte à l’arrivée de dix autres opérateurs miniers». Les débats ne font que commencer. 

Newsletter La Quotidienne
Nos journalistes sélectionnent pour vous les articles essentiels de votre secteur.
Les webinars
Les services L'Usine Nouvelle
Détectez vos opportunités d’affaires
28 - 3F CENTRE VAL DE LOIRE
Date de réponse 11/05/2026
Trouvez des produits et des fournisseurs