Le décès d’un ouvrier, survenu jeudi 6 avril à Gonesse (Val d'Oise) sur un chantier du Grand Paris Express, remet en lumière les enjeux de la prévention de l’accidentologie dans le secteur du bâtiment et des travaux publics. Atteint par la chute d’une dalle de béton, le compagnon était employé par le groupement d’entreprises Avenir, mené par Demathieu Bard, qui intervient sur un tronçon de la ligne 17. Il s’agit du cinquième accident mortel depuis le lancement des travaux du futur métro francilien. «Ce nouveau drame nous conduit à constater que cette priorité n'est pas suffisamment intégrée par l'ensemble des intervenants sur nos chantiers. Nous devons y faire évoluer la culture de la sécurité sans délai», a estimé Jean-François Monteils, le président du directoire de la Société du Grand Paris.
Dans un contexte d’interrogations sur le décompte des accidents du travail, et de questionnements sur l’impact de la réforme des retraites, le BTP est particulièrement exposé. «Ces dernières années, les accidents mortels n’ont pas beaucoup diminué, avec un plancher qu’on a du mal à abaisser», regrette Paul Duphil, secrétaire général de l’Organisme professionnel de prévention du bâtiment et des travaux publics (OPPBTP), un organisme paritaire (350 personnes, 50 millions d’euros de budget) dédié à la lutte contre les accidents du travail (AT) dans le secteur. En 2021, 126 décès ont été constatés, dont plus de 40 % sont liés à des malaises et 10 % environ au risque routier. Les chutes de hauteur engendrent 25 à 30 décès par an et les heurts avec engins, notamment dans les travaux publics, une dizaine de décès par an.
Dans le BTP, les malaises (hors risque routier), les chutes de personnes et de hauteur, le risque routier, les chutes de matériels tombant sur des victimes, la perte de contrôle de moyens de transport et d’équipements de manutention, ainsi que les problèmes électriques entraînant un contact direct constituent, par ordre décroissant, les principales causes d’accidents du travail (environ 89 000 accidents par an). «La sinistralité se réduit de 3% à 5% chaque année, depuis plus de vingt ans. Elle baisse plus vite que la moyenne des différents secteurs d’activité en France, mais on part de plus haut», observe Paul Duphil. L’indice de fréquence des accidents du travail est passé de 51 à 47,7 entre 2019 et 2021, alors que le nombre de salariés a progressé de 8 % sur la même période.
Des standards internes dédiés aux équipements
Un constat partagé par les entreprises du BTP, qui tentent de mieux cerner les difficultés. Ces dernières années, Spie Batignolles (7 700 collaborateurs dans 10 pays, 2,1 milliards d'euros de chiffre d’affaires en 2021) a ainsi recatégorisé les risques, sous la houlette de sa direction de la prévention des risques santé-sécurité-environnement incarnée par Patrick Menouillard et, depuis début avril, par Eduardo Blanco-Munoz. «Il faut faire la nuance entre lesrisques fréquents et les risques majeurs, explique le nouveau manager. Les risques fréquents concernent l’accidentologie, les plaies, un coup de marteau sur la main... Cela fait partie de notre quotidien».
Chez Bouygues Construction (32 400 personnes dans 60 pays, 9,3 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2022), on insiste sur «l’adoption et le développement de standards élevés.» Cela passe par des règles fixées à l’échelle du groupe pour la location ou l’achat d’équipements, par exemple pour la stabilité des coffrages, ou pour l’accès aux postes de travail avec la pose d’escaliers à la place des échelles lorsque cela est possible. Le port permanent d’équipements de protection (gants, lunettes, jugulaires...) a été rendu obligatoire, tandis que des exigences qualitatives ont été standardisées, que ce soit en France ou à l’international.
Autre initiative : avec l’équipementier Fein, le constructeur bénéficie depuis mars 2022 d’une meuleuse «très haute sécurité». Face aux risques d’accidentologie liés à l’usage des meuleuses d’angle de diamètre 125 millimètres, les plus vendues mais aussi les plus dangereuses, Bouygues Construction avait interdit dès 2017 le recours aux meuleuses d’un diamètre inférieur à 230 mm. Depuis 2020, une nouvelle banche (panneau de coffrage vertical) nommée B20 a aussi fait son apparition sur les chantiers. Des témoins lumineux permettent de vérifier à distance si la banche est à l’aplomb. Connectée, elle est aussi repérable par l’ensemble des compagnons au moyen d’outils digitaux.
Prendre soin de son corps comme un sportif
Spie Batignolles insiste, pour sa part, sur l’humain. Depuis cinq ans, la démarche a été refondue sous le nom d’«Attitudes prévention», sous forme de thématiques hebdomadaires, avec des supports vidéo et papier, à l’aide d’un calendrier défini pour toute l’année. Les managers de terrain doivent suivre ce planning de sensibilisation (circulations, droits et devoirs, risques routiers...) et répercuter les informations auprès de leurs équipes.
Depuis un an et demi, le programme a été décliné en «Attitudes santé» : nutrition, sommeil, éveil musculaire. «Ce n’est pas dans la culture du BTP d’être sensibilisé à ces thématiques, mais cela se développe. Nous avons par exemple des compagnons qui ne mangent pas forcément équilibré. A notre grande surprise, le message est assez bien passé. Idem pour le manque de sommeil», constate Patrick Menouillard. Des supports ont été créés pour parfaire les séances d’échauffement devenues monnaie courante avant le début des opérations - chez Bouygues Construction, les échauffements matinaux ont été rendus obligatoires sur les chantiers il y a plus de dix ans. Spie Batignolles réalise par ailleurs des contrôles aléatoires liés aux addictions (drogue, alcool) depuis quatre à cinq ans.
Fin mars 2023, l’OPPBTP a quant à lui initié un programme dédié aux troubles musculo-squelettiques. Partant du constat que, chaque année, 186 millions d’euros de cotisations sont versées par les entreprises du secteur au titre de ces sinistres, l’organisme a mis en place une campagne de communication et des ateliers autour des efforts intenses, des gestes répétés et des postures contraintes. Sur ses chantiers, dont celui du Village des athlètes, la Société de livraison des ouvrages olympiques (Solideo) a, en tant que donneur d’ordre, créé des «Olympiades de la prévention», destinées aux compagnons quelle que soit leur entreprise d’appartenance.
Intérimaires et apprentis sous surveillance
Autant d’initiatives qui doivent être aussi déclinées auprès des populations d’intérimaires et d’apprentis. «La sinistralité des intérimaires est environ 30% plus élevée que celle des personnels permanents. Pour les apprentis, on voit des accidents d’autant plus choquants qu’ils sont jeunes, et pas forcément censés être exposés à certains risques. Les gens qui arrivent sur les chantiers sont plus exposés car ils sont moins rompus à cet environnement. Il y a aussi de la co-activité. Les temps d’échanges sont limités, et bien souvent les équipes ne parlent pas la même langue», décrit Paul Duphil.
Depuis quatre ans, Bouygues Construction a mis en place des programmes de «safety leadership», pour faire comprendre à ses managers qu’ils doivent porter et diffuser cette culture. Dans plusieurs pays du groupe, des «training centers» qui permettent d’intégrer ces standards, avec des formations théoriques et pratiques (outils de coffrage, étaiements, moyens d’accès pour le travail en hauteur…) ont été créés. Lancé il y a plus de dix ans, le Passeport sécurité intérimaires (Pasi) est devenu un passage quasi-incontournable dans le BTP : deux jours de sensibilisation minimum, en lien avec les agences d’intérim, avec 2 000 agences de travail temporaire inscrites.
Concernant l’apprentissage, côté Spie Batignolles, les équipes interviennent régulièrement dans les centres de formation. «Même si certaines écoles font des efforts, nous avons encore beaucoup à faire sur le terrain. Cela s’améliore pour les ouvriers, moins pour les encadrants qui sont moins sensibilisés dans les grandes écoles de travaux», indique Patrick Menouillard. Dans certaines formations, la sécurité est passée, avec l’OPPBTP, d’un «savoir associé» à une compétence obligatoire sanctionnée par contrôle des connaissances. Des jeunes qui seront peut-être réceptifs aux dernières innovations, comme les drones, cités par l’organisme comme un moyen de faire des repérages préalables avant d’intervenir en toiture.



