Chez le fabricant de machines agricoles John Deere, c’est la première grève depuis 35 ans. 10 000 salariés ont levé le pied depuis le 14 octobre dans l’Iowa, l’Illinois, le Colorado, le Kansas, la Géorgie pour contester un projet d’accord social. Pourtant, le deal n’était pas si mauvais, avec des hausses de 5 à 6% dès 2022. Mais des années de frustrations accumulées et de diminutions de divers avantages sociaux ont suscité le rejet des travailleurs. D’autant qu’alors qu’ils n’ont pas ménagé leurs efforts pendant la pandémie, l’entreprise a annoncé 4,7 milliards de dollars de profit sur les trois premiers trimestres de 2021, procédé à 1,7 milliards de rachats d’actions et distribué 760 millions de dividendes.
Courant octobre, d’autres grèves se sont répandues parmi des ouvriers de Nabisco ou de Kellogg’s, des infirmières californiennes, des chauffeurs de bus du Maryland, des mineurs de l’Alabama… Autre phénomène, les démissions sont à un niveau record. Elles sont passées de 2,1% des salariés tous secteurs confondus en avril, à 2,9% fin août. Avec des taux qui s’envolent dans l’hôtellerie et la restauration. On considère que plus de 20 millions d’Américains ont quitté leur job depuis le printemps, un phénomène qualifié de « Big Quit » par la presse américaine.
Un moment de « révolte »
Face à des conditions de travail et de rémunérations qu’ils jugent insoutenables, une partie des travailleurs pauvres ou sur-sollicités se rebellent ou jettent l’éponge. Ceux, mieux lotis, qui ont goûté à la praticité du télétravail, ou que la pandémie a poussés à l’introspection, ne sont plus prêts à sacrifier famille et vie personnelle pour des jobs loin de leurs aspirations. Lors d’une conférence organisée par la Paris school of economics le 20 octobre, l’économiste du travail Philippe Askenazy voyait dans ces mouvements le signe « d’un moment de révolte des salariés et une sorte d’output de la crise sanitaire ».
Cette fois-ci, le rapport de force est peut-être en faveur d’un salariat, écarté des fruits de la croissance depuis plusieurs décennies. Entre 1979 et aujourd’hui, la productivité a augmenté 3,5 fois plus vite que le salaire médian en Amérique, comme le montre une étude de l’Economic policy institute. Mais aujourd’hui, l’Amérique déjà affectée par des pénuries de matières, a besoin de ses travailleurs. Le taux de chômage est tombé en septembre à 4,8%. Et si l’économie a créé moins d’emplois que prévu en septembre, la hausse était très élevée depuis le printemps. Sur un an, la rémunération moyenne a cru de 4,6%, encore en dessous de l’inflation, mais le signe d’une réaction des employeurs.
La qualité d'emplois, au-delà de la quantité
Dans le Guardian, l’ancien secrétaire au travail de Bill Clinton, le professeur Robert Reich, estime que « les travailleurs sont réticents à reprendre ou à conserver leur ancien emploi principalement parce qu’ils sont épuisés ». La pandémie a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase de travailleurs malmenés, sous-payés, épuisés. Seule solution, selon Robert Reich : « s’intéresser non seulement à la quantité d’emplois créés, mais aussi à la qualité des emplois ». Cela inclut le salaire, mais aussi les conditions de travail.
Des pénuries de recrutement, un taux de chômage en baisse, une gronde sur le pouvoir d’achat et le manque de reconnaissance, tout ce qui se passe en Amérique, rappelle étrangement une situation qui monte en France. Et même si le marché du travail français n’est pas aussi flexible que celui des Etats-Unis, les employeurs seraient bien avisés de se pencher en urgence sur la qualité de l’emploi pour ne pas se retrouver eux aussi dans la seringue.



