À la tête de la société de location d’engins JC Logistique qu’elle a créée il y a quinze ans dans les Vosges, Régine Crouet a supprimé, en 2019, un jour de travail hebdomadaire pour son équipe de magasiniers. Ce service, qui représente 20 % de l’effectif de la PME de 50 salariés, travaillait trente-neuf heures par semaine. Il est passé à un rythme quotidien de neuf à dix heures, sans baisses de salaire ni modification de son volume d’activité.
« Mes collaborateurs sont ravis de bénéficier d’une journée “à eux” qu’ils consacrent au repos, au sport, à des tâches administratives. Ils économisent un aller-retour en voiture par semaine. Vis-à-vis de nos clients, nous assurons la même qualité de service. Nous allons étendre ce rythme à d’autres fonctions cette année », se réjouit la directrice générale.
Si la perspective de travailler moins, mais plus efficacement et aux mêmes conditions salariales, recueille les faveurs des salariés et des organisations syndicales depuis plusieurs années, l’idée gagne certains dirigeants. Dans un entretien accordé aux Échos à la fin janvier, Patrick Pouyanné, le PDG de TotalEnergies, s’est dit prêt à « regarder de près le sujet de la semaine de quatre jours ».
Au Centre des jeunes dirigeants d’entreprise (CJD), cette question interpelle. «Plus de la moitié de nos 5 300 adhérents se disent intéressés pour expérimenter cette innovation managériale. Ceux qui ont franchi le Rubicon s’en disent pleinement satisfaits», s’enthousiasme Émeric Oudin, 42 ans, le président du réseau patronal. Si cette semaine allégée peut prendre plusieurs formes, celle du « vendredi libéré » est la plus fréquente. Avec un quota horaire hebdomadaire qui demeure quasiment identique, de trente-cinq à trente-neuf heures, selon les statuts.
À chaque société son organisation
C’est la voie suivie par la Belgique, dont le gouvernement a proposé une réforme pour travailler neuf heures et demie par jour quatre fois par semaine, au lieu de huit heures pendant cinq jours. En Espagne, 200 entreprises expérimentent en 2022 une option plus structurante, avec une réduction du temps de travail hebdomadaire de quarante heures à trente-deux sans réduction de salaire. Pour la majorité des entreprises qui ont déjà mené l’expérience ou qui envisagent de le faire, les raisons invoquées pour s’engager dans cette nouvelle organisation se ressemblent : augmenter le bien-être des collaborateurs tout en boostant l’attractivité de l’entreprise. Et améliorer la marque employeur dans un contexte de guerre des talents.
Avec trente minutes supplémentaires par jour, le rythme journalier est certes plus intense, mais nous travaillons davantage sur un mode plus collaboratif.
— Abdénour Ainséba, fondateur d'IT Partner
Spécialisée dans l’infogérance et la prestation de services informatiques, la société lyonnaise IT Partner (70 salariés) a mis en place la semaine de quatre jours en janvier 2021, sans imposer de jour « off » fixe. Les salariés sont passés d’une durée de travail hebdomadaire de trente-cinq à trente-deux heures sans perte de salaire, à la suite d’un accord collectif. « Avec trente minutes supplémentaires par jour, le rythme journalier est certes plus intense, mais nous travaillons davantage sur un mode plus collaboratif, explique Abdénour Ainséba, le fondateur de l’entreprise. Les salariés sont davantage concentrés sur leur tâche et se dispersent moins. La pause du déjeuner est passée d’une heure et demie à une heure. »
Ce changement d’organisation n’empiète pas sur la vie personnelle des salariés car ils démarrent et finissent aux mêmes heures qu’auparavant. Le dirigeant reconnaît que le coût supplémentaire généré par le passage aux trente-deux heures sera vite absorbé par la forte croissance de l’entreprise. Quelques personnes, qui ne se sentaient pas en phase avec ce mode de fonctionnement, sont parties.
Impliquer les partenaires sociaux
Pour mettre en œuvre une nouvelle organisation, il faut impliquer les partenaires sociaux. En décembre, Nizar Alachbili, le dirigeant de Tenor (140 salariés), a signé un accord collectif avec son comité économique et social (CSE). Depuis janvier, les collaborateurs de l’entreprise francilienne de conseil numérique ont adopté le rythme de quatre jours par semaine. La moitié de l’effectif, soumis au régime des trente-cinq heures, passera à trente-deux heures sans perte de salaire. L’autre moitié travaillera trente-quatre heures. Seuls deux services, dont la hotline, seront réquisitionnés le vendredi.
« Avec le Covid, j’ai senti une lassitude chez certains de mes salariés. Quelques-uns ont quitté l’entreprise pour aller réaliser leurs rêves. Je souhaitais donc améliorer l’équilibre entre travail et vie privée et faire baisser le turnover tout en réduisant les coûts de la non-qualité », explique Nizar Alachbili, vantant au passage les vertus écologiques d’une telle mesure (réduction de 20 % des déplacements en voiture). Un argument plébiscité par les jeunes générations. « Nous sommes en pleine croissance et notre carnet de commandes est rempli. Nous pouvons nous le permettre. Mais généraliser ce système contribuerait à le tuer dans l’œuf », admet-il.
Un modèle qui se propage
Convertie à la semaine de quatre jours depuis 1997, la société Yprema, spécialiste du recyclage de matériaux de déconstruction, se félicite, avec le recul, de cette révolution organisationnelle. « Nos salariés sont capables d’assurer quatre postes différents sur une semaine. Les fonctions support sont organisées en binôme », détaille Susana Mendes, la secrétaire générale de l’entreprise, qui passera à trente-deux heures en juin.
Alors, bientôt une généralisation de la semaine raccourcie en France ? « Les exemples demeurent encore modestes, mais ils auront valeur de modèle pour des entreprises soucieuses de se réinventer, tempère Delphine Monnier, avocate au sein du cabinet Cornet Vincent Segurel. En revanche, cela stimule le dialogue social, ce qui est toujours une excellente nouvelle. »
« Insistons aussi sur le niveau de rémunération »
Yves Veyrier, secrétaire général de Force ouvrière
« Le passage à la semaine de quatre jours relève avant tout de l’organisation interne des entreprises et de secteurs d’activité spécifiques. Même si la baisse tendancielle du temps de travail représente une aspiration historique des salariés et des organisations syndicales, il nous semble plus pertinent d’insister sur la qualité intrinsèque du travail – et sur le potentiel d’évolution professionnelle de chacun – et sur la nécessité d’augmenter le niveau de rémunération. La montée en puissance du télétravail a déjà installé ce type de semaine plus courte sur le lieu de travail traditionnel, évitant notamment des heures de transport et jouant en faveur du climat. »



