Avec la réforme des retraites, des salariés seniors d'Orano, en congés, appelés à retourner au travail

Une soixantaine de salariés d’Orano en congés anticipés avant leur départ à la retraite ont été rappelés par leur employeur. Une conséquence de la réforme des retraites, qui devrait concerner de nombreux autres Français nés après 1961 et ayant déjà cessé leur activité.

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Une soixantaine de salariés d'Orano, dont une quinzaine du site du Tricastin, dans le Drôme, devront reprendre le travail alors qu'ils pensaient être en congés jusqu'à leur retraite.

La situation ubuesque vécue par une soixantaine de salariés d’Orano risque de se reproduire un peu partout dans les grandes entreprises françaises. Début avril, alors qu’ils pensaient être congés jusqu’à leur départ à la retraite, ces salariés des sites de Tricastin (Drôme) ou de La Hague (Manche) pour la moitié d’entre eux, ont reçu une lettre de leur direction les informant qu’ils allaient devoir revenir travailler. Pour trois, six, douze mois… Un des effets de la réforme des retraites, qui s’appliquera très vite, au 1er septembre 2023. Mais Orano a un peu mis la charrue avant les bœufs, envoyant son courrier alors que les décrets d’application n’étaient pas encore publiés…

Né en 1964, Olivier Clerc devait bénéficier du dispositif des carrières longues pour partir à la retraite en août 2024, à 60 ans. Pendant 35 ans, il a occupé un poste dans la sécurité sur le site du Tricastin. En raison de son rythme de travail (24 heures de suite, puis 72 heures de repos), il a bénéficié de jours de congés supplémentaires, 600 sur l’ensemble de sa carrière, conservés pour pouvoir se mettre en congés avant l’âge de son taux plein. Depuis le 1er octobre 2022, il ne travaille donc plus. «Début avril, j’ai reçu une lettre d’Orano me disant qu’il fallait que je revienne travailler en août 2024, pour douze mois», raconte le salarié, qui n’en revient toujours pas.

Sa première réaction a été d’appeler sa caisse de retraite. «Ma Carsat m’a dit qu’ils ne savaient pas comment l’entreprise avait fait ses calculs, parce qu’eux-mêmes ne savaient pas les faire ! raconte l’ancien gardien. Ils m’ont conseillé d’attendre le courrier que la Carsat doit envoyer en septembre et qui me donnera les détails sur les conséquences de la réforme pour moi. En plus, les décrets ont introduit des changements pour les carrières longues… Je ne sais pas d’où Orano a sorti cette année à faire en plus !»

Orano a voulu anticiper les situations individuelles

De son côté, le groupe spécialiste du combustible nucléaire explique avoir voulu anticiper les situations, pour le bien des salariés. « La loi est censée s’appliquer au 1er septembre, c’est proche, nous avons préféré alerter les salariés pour avoir le temps d’examiner avec chacun d’eux, individuellement, les solutions qui s’offraient à eux», explique une porte-parole d’Orano. Les salariés rappelés, en moyenne pour deux trimestres, sont parfois en congés depuis plusieurs années. La plupart ont utilisé des jours cumulés sur leur compte-épargne-temps, d’autres ont bénéficié de départs anticipés en raison de leur rythme de travail (gardiennage, travail posté) ou ont converti leur prime de départ à la retraite, en temps.

En plus, tous ont été remplacés. Ce qui n’est pas un problème affirme leur direction. «S’ils veulent revenir, le groupe se doit de leur trouver un emploi, dans le même lieu et pour une même activité», poursuit la représentante d’Orano. Le nucléaire recrute à tour de bras... S’ils ne veulent pas revenir, leur employeur leur propose un lissage de leur rémunération sur le temps qui reste jusqu’à la retraite, une transformation de la prime de départ à la retraite en temps – mais certains l’ont déjà fait, ou un congé sans solde. «Financièrement, ce n’est pas possible pour moi, réagit Olivier Clerc. Si la direction ne change rien, je serai bien obligé d’y retourner, à 60 ans et après être resté deux ans à mon domicile…»

Et si l'entreprise payait?

Délégué syndical central Force ouvrière, premier syndicat d’Orano, Cédric Noyer a demandé à sa direction d’organiser une négociation collective. «Ce n’est pas acceptable de laisser les salariés payer seuls les frais de la réforme. L’entreprise n’est certes pas fautive, mais les salariés non plus. Il faut trouver une solution… Au départ, nous avions demandé à Orano de prendre en charge l’intégralité des salaires, ils nous ont répondu que cela coûterait trop cher, entre 500 000 et un million d’euros pour les 60 personnes. Ca ne représente que 1 millième de la masse salariale.» Un montant et un calcul que n’a pas souhaité confirmer le groupe.

Benoît Serre, vice-président délégué de l’ANDRH, s’étonne de la situation d’Orano. «La plupart des entreprises qui ont mis en place des congés de fin de carrière ont prévu, dans les contrats, que si la législation évolue, l’entreprise paie les trimestres ou années en plus. Je connais beaucoup d’entreprises pour qui c’est le cas ! Théoriquement, ça pouvait leur coûter très cher, mais comme les réformes des retraites, jusqu’ici, prévoyaient un délai de 3 ou 4 ans avant application, ça ne posait pas de problème. Cette fois, le gouvernement a choisi d’appliquer la réforme aux personnes nées après 1961… Ca va coûter très cher aux entreprises ! On avait alerté le gouvernement, il ne nous a pas écoutés…» Faire revenir des gens en congés depuis un ou deux ans, il le reconnaît, «ça ne va pas être simple ni pour eux ni pour l’entreprise».

Les salariés en congés de fin de carrière seraient donc bien avisés de relire leur contrat… Ceux partis grâce à leur compte-épargne-temps ou par la conversion de leur prime de départ à la retraite attendront la lettre de la Carsat pour savoir à quelle sauce ils seront mangés. Avant de négocier avec leur employeur. Les médias se sont déjà fait l’écho des inquiétudes de ceux des Eaux d’Evian ou d’Airbus, et de l’impossibilité de leurs services RH de leur apporter une réponse.

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