«Déclaration d’une urgence énergétique nationale». Publié sur le site de la Maison-Blanche en lettres blanches sur fond bleu marine, l’un des décrets présidentiels signés par Donald Trump au premier jour de son mandat, le 20 janvier, donne le ton. Comme promis inlassablement lors de sa campagne – au cours de laquelle le candidat républicain s’est fait une joie de seriner le mantra des pétroliers «fore, bébé, fore !» – le nouveau président des États-Unis a entamé son mandat en donnant une place de choix aux hydrocarbures.
Son texte laisse de côté les énergies renouvelables (à l’exception de la géothermie et de l'hydroélectricité, renommée pour l’occasion «mouvement cinétique de l’eau qui coule»). Le pétrole et le gaz naturel, ainsi que les métaux critiques, intégrés dans la catégorie de l’énergie, sont au contraire privilégiés. L'objectif est de «faciliter l’identification, l'implantation, la production, le transport, le raffinage et la production» sur le sol états-unien. «Nous serons une nation riche à nouveau, et c’est cet or liquide qui coule sous nos pieds qui nous y aidera» a expliqué Donald Trump lors de sa prise de mandat pour justifier ce choix, en contradiction avec le respect des objectifs de limitation du réchauffement climatique institués par l’Accord de Paris, dont il acté la sortie des Etats-Unis.
Suspension des régulations environnementales
Donald Trump avait déjà promis de suspendre les régulations environnementales mises en place par son prédécesseur. L’industrie pétrogazière, ravie par la perspective, a fortement soutenu financièrement le camp républicain lors des élections de novembre, a compilé l’ONG spécialisée Open Secrets. Chose promise, chose due. «Le texte de la Maison-Blanche donne un rôle de domination énergétique au pétrole et au gaz : il vise à simplifier la vie des industriels pour qu’ils n’aient plus de problèmes pour obtenir des permis de forage ou de construction d’oléoducs et de gazoducs», décrypte Anne-Sophie Corbeau, chercheuse du Center on Global Energy Policy de l’université Columbia.
D’autres décrets présidentiels publiés le même jour abrogent ainsi diverses restrictions mises en place par Joe Biden concernant l’extraction pétrolière dans de vastes zones au large des côtes américaines, et favorisent le développement de la production d’hydrocarbures en Alaska. Un lieu symbolique, riche en biodiversité, où les défenseurs de l’environnement s’inquiètent des dommages de l’extension de l’extraction pétrolière.

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De quoi donner un coup d'accélérateur à l’industrie pétrolière ? «L’objectif est de sécuriser l’approvisionnement national, mais aussi de faire baisser les prix pour le consommateur américain, ce qui est contradictoire car les producteurs veulent des prix hauts», relève l’experte, rappelant que le président républicain a promis de diminuer par deux les coûts de l’énergie et de l’électricité 18 mois après sa prise de pouvoir. Une perspective qu’elle juge peu crédible. Le président Biden avait déjà continué à autoriser des projets pétroliers, dont le Willow, de ConocoPhilipps en Alaska, et essayé d’inciter les pétroliers à produire davantage pour diminuer les prix à la pompe. Sans succès.
Incertitudes sur les prix
En réalité, la production d’hydrocarbures aux États-Unis est déjà à des niveaux records. Le pays est le premier producteur mondial de pétrole et de gaz, avec une production quotidienne d'environ 13 millions de barils de brut (auxquels s’ajoutent 6,5 millions de condensats de gaz naturel, un pétrole léger) et 2,9 milliards de mètres cubes de gaz en 2023. Malgré des coupes volontaires répétées de l’Organisation des producteurs de pétrole (Opep), le marché mondial de l’or noir est en surproduction. Les cours du pétrole américain (WTI), d’environ 76 dollars le baril en 2024, pourraient baisser à 62 dollars d’ici deux ans estime l’Agence d’information sur l’énergie des États-Unis. Un prix auquel de nombreux producteurs sont encore rentables, mais qui limiterait leur propension à investir, jugent la majorité des analystes.
Après des années d’abondance, les industriels se sont habitués à des marges élevées pour rémunérer leurs actionnaires. Même Exxon, qui a racheté le géant du gaz de schiste Pioneer pour 59,5 milliards de dollars fin 2023 et a dévoilé fin 2024 un plan d’augmentation de ses investissements dans le pétrole au Guyana et aux États-Unis, est prudente. Comme le rapporte Reuters, «personne ne va être en mode “fore, bébé, fore”», a résumé Liam Mallon, à la tête de la division aval de la supermajor américaine en novembre, jugeant qu’«un changement radical [de la production] est peu probable» malgré l’arrivée au pouvoir de Trump. «Bien que les cadres dirigeants puissent être encouragés par la rhétorique de soutien, ils sont moins susceptibles que jamais d'augmenter les budgets consacrés aux forages, d'autant plus qu'une offre excédentaire de pétrole menace le marché et que la productivité des puits stagne», estime aussi Matthew Bernstein, Senior Analyst chez Rystad dans ses prédictions pour 2025.
«Il y aura sans doute des nouveaux projets, mais difficile de dire combien : l’accroissement du forage, par exemple, dépend surtout des prix du pétrole qui sont déterminés au niveau mondial. Les entreprises prennent des décisions commerciales, raisonnées, en fonction des perspectives de marché», confirme Anne-Sophie Corbeau. Or si la présidence de Trump peut jouer sur cet aspect, c’est principalement via ses décisions géopolitiques. Et celles-ci peuvent faire pencher la balance dans un sens ou dans l’autre, puisque le nouveau président – par nature imprévisible – pourrait, par exemple, déclarer de nouvelles sanctions sur le Venezuela ou l’Iran... mais aussi atténuer la mise au ban des hydrocarbures russe dans le cas d’un accord de paix négocié sur l’Ukraine.
"Grand chef commercial du GNL"
Le gaz naturel devrait toutefois être prisé. Entre la volonté de Donald Trump de valoriser ce combustible comme avantage compétitif industriel (le gaz naturel est de l’ordre de trois fois moins cher outre-Atlantique qu’en Europe), et la croissance des besoins électriques entraînée par l’installation de centres de données pour l’intelligence artificielle, «tout le monde pense que la demande va augmenter», explique la chercheuse de l’université Columbia.
Reste enfin la question du gaz naturel liquéfié (GNL). Parmi ses premières décisions, Donald Trump a abrogé le moratoire instauré par l’administration Biden sur l’installation de nouveaux projets d’usines de liquéfaction, qui servent à refroidir le gaz pour ensuite l’exporter par voie maritime. Une décision applaudie par les industriels du secteur, mais qui n’augure pas de vague massive à court terme. Les usines de GNL déjà sur les rails – dont Plaquemines, de Venture Global, et Corpus Christi 2, de Chenière, récemment ouvertes – suffisent à doubler les exportations de l’Amérique du Nord d’ici à fin 2028. Et «la décision d’investir dans les projets d’après reste conditionnée à l’obtention de contrats de long terme», rappelle Anne-Sophie Corbeau, alors que les débats font rage à propos de la demande de LNG en 2050.
Un sujet sur lequel Donald Trump va jouer diplomatiquement, en prenant la casquette de «grand chef commercial du GNL» pour essayer de convaincre ses alliés, dont l’Europe, d’acheter davantage de gaz américain. Malgré le retour en arrière de Donald Trump concernant l’instauration de normes limitant les fuites de méthane lors de l’extraction et de la liquéfaction (qui pèsent sur l'empreinte carbone du combustible fossile), les gaziers qui souhaitent vendre à l’Europe devraient continuer leurs efforts sur le sujet afin de répondre aux normes que Bruxelles prévoit d’instaurer via son règlement méthane en préparation, anticipe-t-elle. D’autres s’en passeront.
Parmi les nombreux projets dans les cartons qui peuvent profiter de la décision de Donald Trump, seul Calcassieu Pass n°2, de Venture Global, un géant du GNL qui entre en bourse dans les jours à venir, peut arriver avant la fin du mandat de Trump, estime Anne-Sophie Corbeau. D’autres pourraient suivre, comme Alaska LNG, mentionné explicitement dans le décret présidentiel. Ce grand projet à 44 milliards de dollars, porté par Alaska Gasline Development Corporation (AGDC) et le développeur Glenfarne, vise à extraire du gaz dans le nord de la région arctique, puis de l’envoyer au sud par gazoduc avant de l’exporter vers l’Asie. Incertitude supplémentaire : l’apparition de nouveaux projets de liquéfaction pourrait, s’ils sont nombreux, augmenter considérablement la demande de gaz américain... et faire grimper les prix.



