En pleine campagne présidentielle, le président des Etats-Unis Joe Biden a frappé un grand coup en annonçant, vendredi 26 janvier, un moratoire sur les nouveaux projets d’usines de liquéfaction de gaz naturel. Pour beaucoup, cette décision, justifiée par l’absence d’évaluation sérieuse de l’impact climatique de ces grands projets industriels, a été un choc. Liquéfier le gaz naturel, en le portant à très basse température, permet de transporter cette énergie fossile par bateau, donc de l’envoyer aux quatre coins du monde au gré des besoins.
C’est ce qui a permis aux Etats-Unis, le plus grand exportateur de gaz devant le Qatar et l’Australie, d’approvisionner l’Europe quand les pipelines russes se sont taris. Au point d'inquiéter de nombreux industriels. Le patronat européen Business Europe et son homologue japonaise (Keidanren), ont signé un courrier à l'administration américaine pour la «presser de reconsidérer cette décision à la lumière du rôle unique et vital joué par le gaz naturel américain» pour la sécurité énergétique et la transition climatique. Eurogas (qui compte parmi ses membres TotalEnergies et Engie) a mis en avant les mêmes arguments, estimant que l’Europe doit augmenter ses importations de gaz naturel liquéfié (GNL) américain pour se sevrer du gaz russe. Des alertes qui semblent exagérées si l'on regarde les dynamiques de marché.
Pas d’impact à court et moyen terme
Il est indéniable que suite à l'invasion de l'Ukraine par la Russie et la perte de la majorité des exports russes par gazoduc, le GNL américain est devenu indispensable pour le Vieux Continent. Selon le cabinet spécialisé Kpler, un peu moins de la moitié du gaz importé par l’Europe arrive sous forme liquéfiée, et 44% de ce GNL est venu d’Amérique en 2023 ! Le moratoire ne remet pas en cause cet approvisionnement. «La décision s’applique seulement aux nouveaux projets qui n’ont pas encore été validés par le Département de l’énergie (DoE) et qui sont encore en attente d'approbation. Mais les capacités de liquéfaction existantes et en cours de construction dans le monde suffisent à répondre à nos projections à court, moyen et long-terme», rappelle Carole Etienne, analyste gaz au sein de l’Agence internationale de l’énergie, qui travaille depuis 20 ans dans le secteur.
Concrètement, si 17 projets sont mis en pause, dont l’énorme Calcasieu Pass 2 de Venture Global en Louisiane, de nombreux trains de liquéfaction sont déjà en construction, qu’ils s’agisse de North Field East au Qatar, ou de Golden Pass, de Plaquemines et de l’extension de Corpus Christi aux Etats-Unis. Selon l’IEA, les capacités de production de GNL dans le monde vont augmenter de 130 milliards de mètres cubes (soit 25% du marché actuel) d’ici à 2026. De nombreux projets arriveront ensuite : Anne-Sophie Corbeau, chercheuse au prestigieux Center on Global Energy Policy de l'université Columbia, chiffrait lors d'un entretien avec L'Usine Nouvelle que 280 milliards de mètres cubes arriveront d'ici 2028 dont 106 aux Etats-Unis. Sans compter les projets qui ont les autorisations nécessaires mais pour lesquels la décision d'investir n'a pas été prise, faute de clients.

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En face, la demande de GNL ne devrait connaître qu’une croissance modérée de 1,6% par an en moyenne sur les trois prochaines années, juge l’AIE. Une dynamique largement portée par l’Asie, alors que la transition énergétique du système électrique européen fait diminuer les besoins en gaz du Vieux Continent.
Controverses sur la demande à long-terme
Toute inquiétude est-elle donc hors de propos ? Pas totalement. A court terme, la situation est paradoxale. «Aujourd’hui le marché est tendu et la production suffit tout juste à répondre à la demande, ce qui fait que tout arrêt imprévu sur une usine de liquéfaction ou toute difficulté de transport peut avoir un impact sur les prix spot», explique Carole Etienne en citant la sécheresse qui affecte le canal de Panama et les attaques houthies en Mer Rouge. Ce n'est qu'à partir de 2025-2026 que «l’arrivée de la prochaine vague de terminaux GNL devrait remettre le marché en surcapacité».
La controverse est aussi vive concernant la demande à plus long terme. «Les réponses varient entre les institutions», écrit Anne-Sophie Corbeau. Les industriels les plus optimistes sur la hausse de la demande, comme BP ou Shell, estiment que le marché du GNL a de beaux jours devant lui, comme combustible de transition, et restera en croissance jusqu’au milieu du siècle. Un scénario corroboré par la direction prise par les politiques actuelles.
Pour autant, dans la plupart des scénarios ambitieux du point de vue climatique, et y compris ceux qui suivent les promesses climatiques des Etats, la demande en GNL devrait commencer à décroître dès 2030. «Il n’y a pas besoin de nouveaux projets de production de GNL, qui est une énergie fossile, si l’on veut atteindre la neutralité carbone», confirme Carole Etienne. Le scénario le plus ambitieux de l'Agence internationale de l'énergie prévoit un pic de la demande de gaz naturel et de GNL d'ici 2030 et une diminution drastique de la consommation d'ici 2050. De quoi remettre en question l’avenir économique de projets qui se rentabilisent sur au moins 20 ans, et leur intérêt pour l'Europe si l'on prend au sérieux sa volonté de réduire la place du gaz. Selon l’Institute for Energy Economics and Financial Analysis (IEEFA), qui défend la transition énergétique, les capacités de liquéfaction américaines seront 76% plus importantes que les besoins européens en 2030.
Incertaines par nature, ces projections ne garantissent pas que la compétition pour les cargos de GNL ne fera pas monter les prix si la demande du reste du monde augmente, comme l'anticipe l'industrie gazière. Mais elles permettent de se rappeler qu'investir trop vite dans des usines de liquéfaction comporte aussi des risques, financiers et climatiques. Avantage supplémentaire : «la pause permettra de procéder à un examen des incidences économiques et environnementales des projets de liquéfaction», souligne Carole Etienne. En comptant les fuites de méthane en amont et les technologies de liquéfaction des usines, l'impact carbone du GNL peut, dans certains cas, s'approcher de celui du charbon. Un constat qui a poussé les membres de la COP28 à faire de la lutte contre les fuites de méthane une priorité, que le moratoire devra mettre en pratique.



