D.R. L’Usine Nouvelle – L’entreprise américaine Chesapeake a annoncé jeudi 11 décembre sa volonté d’acquérir son rival, Southwestern Energy, pour 7 milliards de dollars. Comment interpréter ce mouvement, qui créerait le premier producteur de gaz des Etats-Unis ?
Anne-Sophie Corbeau – La production américaine est très morcelée aujourd’hui. Cette fusion – dont l’objectif est de diminuer les coûts en développant des synergies et éventuellement de se mettre dans une meilleure position pour exporter du gaz naturel liquéfié (GNL) – va créer une compagnie qui produira de l’ordre de 80 milliards de mètres cubes de gaz par an. Cela en fait un acteur significatif, mais qui ne représente même pas 10% des 980 milliards de mètres cubes par an produits aux Etats-Unis en 2022 ! Equinor en Norvège, Gazprom en Russie, QatarEnergy LNG au Qatar sont chacun très dominants dans leurs pays… Ce n’est pas le cas aux Etats-Unis, qui forment le plus gros marché de gaz naturel du monde avec un quart de la production mondiale, mais où il n’y pas d’entreprise dominante.
Pourquoi est-ce que les Etats-Unis misent sur le gaz naturel liquéfié (GNL), que la crise en Ukraine a fait connaître en Europe?
Aux Etats-Unis en 2022, 880 des 980 milliards de mètres cubes de gaz produits étaient destinés à la consommation domestique. Le pays est le plus gros consommateur mondial (pour la génération d’électricité, le chauffage, la production industrielle d’engrais et de métaux…), mais il exporte aussi par gazoduc vers le Mexique et le Canada, et par bateau sous forme liquéfiée. Aujourd’hui, un certain nombre d’entreprises gazières américaines tentent de se positionner pour exporter davantage, alors que l’administration Biden prévoit que la demande domestique devrait diminuer…

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Mais cette hausse des exportations de GNL a commencé bien avant la crise en Ukraine. Elle s’explique par la découverte aux Etats-Unis d’énormes gisements de gaz de schiste. Alors qu’en 2005, l’administration américaine prévoyait encore que les Etats-Unis deviendraient de gros importateurs de gaz, la production a augmenté de façon spectaculaire et les prix ont baissé. Résultat, plusieurs acteurs (comme Cheniere, qui a commencé à exporter depuis son terminal de Sabine Pass, au Texas, en 2016) ont décidé de modifier leurs terminaux d’importation pour exporter. L’avantage du GNL, c’est sa flexibilité : les compagnies qui l’achètent l’envoient où elles veulent… et ont pu servir l’Europe quand les prix étaient élevés avec la crise ukrainienne.
Et aujourd’hui ? On parle de “troisième vague du GNL” pour désigner l’arrivée de nouvelles infrastructures de liquéfaction…
En effet. Les projets en construction totalisent 280 milliards de mètres cubes de capacité de liquéfaction supplémentaires. Pour donner un ordre d’idée, les échanges de GNL en 2022 ont atteint 540 milliards de mètres cubes. Nous sommes face à une augmentation énorme des capacités qui se concentre dans deux pays significatifs : les Etats-Unis (106 milliards de mètres cubes) et le Qatar (67 milliards de mètres cubes). Là encore, il faut noter qu’une bonne partie des projets ont atteint le stade de la décision finale d’investissement avant 2022, notamment au Qatar et au Canada. Ce sont surtout des projets américains qui sont arrivés après la guerre en Ukraine, avec une capacité supplémentaire de 80 milliards de mètres cubes validée entre 2022 et 2023. Énormément de projets sont encore en prévision, mais tous n’arriveront pas à maturité : il y a des discussions aux Etats-Unis sur l’opportunité d’autoriser davantage d’infrastructures de liquéfaction.
Du côté de la demande, y a-t-il vraiment un marché qui pousse les entreprises à s’engager dans des contrats de GNL à long-terme ?
Les contrats à long-terme sont une demande des vendeurs, pas des acheteurs. A l’exception du Qatar, qui a fait le choix de prendre des risques, les entreprises de liquéfaction comme Cheniere ou Venture Global ont besoin de contrats à long-terme pour prendre leur décision finale d’investissement. Sinon, les banques refusent de les financer. En Europe, les entreprises étaient très contentes d'utiliser le marché spot, qui apporte de la flexibilité, et elles hésitent à s’engager sur 20 ans. Quelques contrats ont été signés, mais en réalité, c’est la Chine qui s'est engagée à acheter du GNL à long-terme. CNPC et Sinopec, par exemple, se sont engagés pour 27 ans avec le Qatar en prenant des contrats gigantesques. Je pense que la stratégie chinoise n’est pas de tout garder pour eux, mais de prendre une place de trader de GNL, afin d’optimiser le marché et de pouvoir revendre aux Européens.
Les prix du gaz sont restés relativement bas en 2023, juste en dessous de 30€ le mégawattheure en Europe le 15 janvier. A quoi doit-on s'attendre pour les prochains mois?
Le marché du GNL reste tendu depuis que les Russes exportent très peu vers l’Europe. Mais de nouvelles unités de liquéfaction doivent être mises en ligne fin 2024 et surtout en 2025. Les acteurs s’attendent donc à un rééquilibrage du marché du GNL, et à des prix en baisse.
Les grands du secteur semblent miser sur une augmentation de la consommation de gaz. N’est-ce pas contradictoire avec l’accord de la COP28, qui invite à transitionner hors des combustibles fossiles ?
Il y a une divergence de vue très prononcée sur le rôle futur du gaz. Un certain nombre d'institutions, notamment l’Agence internationale de l’énergie (AIE), affirment que dans des scénarios de réchauffement à 2°C, le pic d’échanges de GNL doit arriver vers 2030. Et même avant dans un scénario “net zero” à 1,5°C ! Mais de nombreux pays, et même la phraséologie de l’accord de la COP28, rappellent que le gaz peut être utilisé pour se libérer du charbon. L’idée, c’est qu’il n’est pas facile de se développer qu’avec des énergies propres, et qu’utiliser du gaz peut être une solution.
Par contre, de plus en plus de gens vont regarder avec attention l’empreinte carbone des différentes sources de gaz, ce qui pousse les entreprises à s’attaquer aux fuites de méthane et aux émissions induites par la liquéfaction du gaz. C'est notamment le cas dans l'Union européenne mais, structurellement, l’Europe n’a jamais été (et n’a jamais été censée être) un gros marché pour le GNL. Celui-ci vise d’abord l’Asie : le Japon, la Corée du Sud, Taiwan.. et de plus en plus la Chine, qui est redevenue le premier importateur de GNL en 2023, ainsi que l’Inde et les pays d’Asie du Sud Est.



