Décryptage

Le marché mondial du gaz naturel liquéfié tente les investisseurs

La fin du gaz russe a remis à la mode le gaz naturel liquéfié (GNL). Selon le cabinet Roland Berger, les investissements dans le secteur devraient atteindre 40 milliards de dollars par an jusqu’en 2028. Mais la demande à long terme reste controversée et peut décourager les projets.

Réservé aux abonnés
Le FSRU Le Neptune de TotalEnergies recoit début janvier ses premières cargaisons de GNL au Terminal de Lblim sur la Baltique
D'ici à 2028, 40 milliards de dollars par an pourraient être investis dans la construction des infrastructures nécessaires pour liquéfier le gaz naturel et pouvoir le transporter par voie maritime.

Perenco au Gabon, TotalEnergies au Mozambique, Qilak en Alaska, Cheniere en Louisiane… Dans les colonnes de la presse spécialisée, les annonces de grands projets d’infrastructures de liquéfaction de gaz s’enchaînent. Il faut dire que depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie, cette forme de gaz naturel, dit liquéfié et donc désigné par l’acronyme GNL, est à la mode. Maintenu à des inférieures à -162°C, ce gaz fossile prend 600 fois moins de place qu’à température et pression ambiante. Il peut donc être transporté par des bateaux méthaniers, et vendu de manière flexible au plus offrant.

A la suite de l'invasion russe de l'Ukraine, l'Europe a très vite vu dans le GNL le moyen de s’approvisionner en gaz américain ou qatari pour se sevrer de celui de son voisin russe, transporté par pipeline et qui représentait la moitié de ses approvisionnements de gaz début 2021. Ce nouveau dynamisme du marché donne l’occasion aux champions du GNL de pousser leurs projets en cours. Au point qu’un récent rapport du cabinet Roland Berger estime que les investissements dans le GNL devraient approcher les 40 milliards de dollars par an jusqu’en 2028.

Amérique du Nord et Qatar en tête des investissements

Selon Roland Berger, le GNL, qui représente de l’ordre de 10% du marché du gaz aujourd’hui, devrait croître rapidement pour atteindre 15% d’ici à la fin de la décennie. Deux régions, l’Amérique du Nord et le Moyen-Orient (notamment le Qatar), concentrent la majorité des investissements et connaîtront des croissances de production de 6% par an. A eux seuls, les Etats-Unis comptent une douzaine de projets de liquéfaction bien avancés, dont les permis ont été obtenus et qui n’attendent que des fonds pour débuter…

Ces projets, prêts à démarrer, permettraient aux Etats-Unis de valoriser ses grandes réserves de gaz de schiste. Le pays prendrait ainsi la tête du podium des producteurs de GNL, devant l’Australie et le Qatar. La Russie, dont les exportations de GNL vers l’Europe ont significativement augmenté en 2022, prévoit de doubler ses capacités de liquéfaction dans les prochaines années…

Vos indices
Indices & cotations
Tous les indices

La Chine cherche à sécuriser ses approvisionnements

En face, la demande est là. En 2022, la taille du marché mondial a doublé en valeur pour atteindre 450 millions de dollars, en grande partie grâce à la flambée des cours, mais de 5,5% en volume. D'un côté, l’Europe a vu sa demande de GNL croître de 63% en 2022 et dépasser les 100 millions de tonnes en 2022. De l'autre, l'Asie de l'Est représente toujours la grosse part du gâteau. La Chine a pris la place historique du Japon en tant que première destination des méthaniers. Pour sécuriser ses approvisionnements, le pays n’hésite pas à signer des contrats à très long terme, comme l’a montré l’accord annoncé en novembre 2022 entre la compagnie étatique chinoise Sinopec et le producteur Qatar Energy, garantissant 4 millions de tonnes de GNL par an au premier sur une période de… 27 ans.

Autrement dit : le GNL attire des clients, et les porteurs de projets espèrent sécuriser les investissements nécessaires pour construire de nouveaux trains de liquéfaction, dont les prix se chiffrent en milliards de dollars. «Les acheteurs, y compris ceux qui diversifient leurs portefeuilles (...) ont fait la queue pour prendre des contrats à long terme avec des projets américains de GNL», décrit une récente note du cabinet Wood Mackenzie. Baptisée «la troisième vague du GNL», cette étude relève que les investissements aux Etats-Unis atteindront 100 milliards de dollars dans les cinq prochaines années ! Un scénario proche de celui de Roland Berger ou de Rystad, qui considèrent que les investissements seront importants les prochaines années, avant de chuter autour de 2028.

Une falaise de besoins… contestée

Même si les prix du gaz ont diminué ces derniers mois, le marché du GNL reste tendu à court terme. A l’exception du terminal de liquéfaction de Freeport aux Etats-Unis, qui a redémarré en février après une panne record, peu de nouvelles capacités seront mises en ligne avant 2024, au Qatar. Et la plupart des projets n'arriveront qu'en2026, car la construction de nouvelles infrastructures prend du temps.

L’enjeu, pour les croyants du GNL, est donc d’investir maintenant pour répondre aux besoins de la fin de la décennie. Mais en 2022, «les prix de marché élevés n’ont pas suffi pour stimuler un investissement important dans de nouveaux projets» souligne l’Agence internationale de l’énergie (AIE), qui liste seulement deux projets de grande taille confirmés aux Etats-Unis, à Plaquemines et Corpus Christi. Pour expliquer cette situation, l’agence pointe les réticences de la plupart des acheteurs à s’engager dans des contrats à long terme en raison des incertitudes sur la demande, ainsi que l’augmentation des coûts de construction qui met en danger la rentabilité des projets. Le rapport note tout de même que de nombreux projets aux Qatar et aux Etats-Unis ont fait des progrès significatifs vers l’investissement, «laissant la porte ouverte à une année 2023 forte».

Reste que les infrastructures de GNL s'amortissent sur au moins deux décennies, et qu'à long terme les perspectives sont contestées. Selon le pétrolier britannique Shell, qui parie depuis longtemps sur le GNL et a présenté son très attendu rapport de perspective annuel en février, la demande de GNL a atteint 396 millions de tonnes en 2022, et pourrait grimper à 700 millions en 2040. Dans ce scénario d’accélération, le GNL commence à manquer d’ici à la fin de la décennie sans nouvel investissement. Et ce, alors que les capacités en construction doivent déjà permettre de liquéfier 500 millions de tonnes de gaz en 2030.

Des projets déjà remis en cause en Allemagne

L'accélération de la transition énergétique pourrait peser plus rapidement sur la demande mondiale. Le scénario de transition énergétique de l’AIE, qui décrit une trajectoire idéale pour garder une chance de rester sous 1,5°C de réchauffement, prévoit lui une stabilisation rapide de la consommation de GNL... Avant une baisse sous les 200 millions de tonnes dès 2040. D’où un paradoxe : l’investissement est haut, mais reste limité au vu du dynamisme du marché du GNL.

En Allemagne, qui a annoncé en octobre vouloir s'équiper d'au moins huit terminaux de regazéification pour s’approvisionner en GNL, une analyse interne pour le ministère de l’Economie remet déjà en question ce plan en pointant les risques pour le climat et une transition plus rapide que prévu, rapporte le média Euractiv. Aujourd'hui, le gaz est abordable, mais après une année de prix élevés et de compétition pour s'en procurer, «en Asie, le GNL a gagné la réputation d’être une source de combustible onéreuse et peu fiable», note l’Institute for Energy Economics and Financial Analysis, un cabinet dédié à la transition, pour qui les prix du gaz conjugués à l’électrification devrait limiter la croissance globale du GNL dans les prochaines années. Une incertitude qui peut faire hésiter les investisseurs, malgré les opportunités.

Abonnés
Le baromètre de l’énergie
Prix de l’électricité et du gaz, production nucléaire, éolienne et hydraulique… Notre point hebdo sur l’énergie en France.
Nos infographiesOpens in new window
Newsletter La Quotidienne
Nos journalistes sélectionnent pour vous les articles essentiels de votre secteur.