Changement de tempo en vue dans le secteur de la défense. Sur fond de conflit en Ukraine et de nécessité de disposer de davantage de stocks, l’Etat français se fait de plus en plus pressant, depuis quelques semaines, pour que les industriels de l’armement trouvent le moyen d’accélérer leurs cadences de production. « J'ai écrit à l'ensemble des industriels français pour nous faire des propositions », a affirmé, jeudi 7 juillet, Sébastien Lecornu, le ministre des Armées, lors de son audition au Sénat par la commission de la défense. Et de préciser que cette phase de réflexion sera menée « jusqu'à l'automne» pour mettre au point le cadre de cette « économie de guerre».
La demande est venue du plus haut niveau de l’Etat, officialisée par le président de la République, jeudi 30 juin, lors de son intervention au sommet de l'Otan organisé à Madrid. « Nous devons sans doute savoir produire davantage, plus vite, mieux standardiser notre offre. Et ça ne concerne pas seulement la France, mais l’Europe tout entière », a souligné le chef de l'Etat avant de poursuivre : « Nous étions habitué à produire de la très haute innovation avec des programmes de très long terme […], mais nous devons maintenant, entrant dans une période de guerre, savoir produire plus vite et plus fort certains de nos équipements ». Ce qui nécessite - de l’aveu même du chef de l’Etat - « une réorganisation profonde ».
De 24 à 36 mois pour obtenir un radar
Un exemple de ces délais jugés désormais trop longs et que l’Etat voudrait raccourcir ? Pour un radar militaire standard, une fois la commande passée, le temps de réception par un donneur d’ordre des différentes pièces des sous-traitants varie entre 12 et 18 mois. Il faut ensuite compter une durée équivalente pour leur intégration puis la qualification de l’équipement. Soit, au total, entre 24 et 36 mois pour produire un équipement de ce type, hors pénurie de matières. « En temps de paix, c’est suffisant, mais en temps de guerre, ce n’est pas adapté », reconnaît un industriel.
Au sein de la filière, donneurs d’ordre et sous-traitants planchent en toute discrétion pour proposer au ministre des Armées, Sébastien Lecornu, des leviers d’action applicables à court terme. C’est en partie des méthodes de l’aéronautique civile que les acteurs de la défense comptent s’inspirer… « Nous venons de lancer une réflexion pour avoir des doubles sources sur certains composants, ce qui est la norme dans le civil mais encore rare dans le militaire, précise un sous-traitant, qui voudrait passer de 12 à 8 mois de délai de livraison. Cela nécessite d’avoir des fournisseurs en capacité de monter en compétences et en cadences mais sans faire augmenter les prix. »
Adapter la loi de programmation militaire
Autre piste : passer, partiellement du moins, d’une logique de production à la commande, comme c’est le cas aujourd’hui, à une stratégie de flux, à l’instar de ce qui se pratique dans le civil. C'est en particulier le cas d'Airbus et ses sous-traitants. « Dans l’aéronautique, il y a une sécurisation liée à la volumétrie d’Airbus, nous devons nous organiser dans la défense pour suivre cette direction et produire en avance de phase sans attendre les commandes », témoigne un fournisseur. Une stratégie qui a aussi ses limites, nuance un autre acteur : au vu des milliers de références existantes, le stockage de pièces aura un coût significatif. « Une partie de la réponse se trouve du côté de l’industrie, mais l’autre est au niveau du ministère des Armées et de la Direction générale de l’armement (DGA) », plaide un dirigeant.
Car la possibilité d’écourter les délais de production et de livraison ne repose pas que sur le bon vouloir des industriels. Les clients eux-mêmes vont sans doute devoir accepter de revoir les règles actuelles. C’est vrai pour les tests : ils peuvent durer six mois sur certains équipements. Des délais qui pourraient là encore être revus à la baisse. « Il y a un vrai changement de culture à opérer aussi en aval de la chaîne, en acceptant notamment un niveau supérieur à la normale de dysfonctionnements », argue un industriel.
Cette économie de guerre devrait in fine avoir des conséquences sur les dépenses militaires et donc sur la loi de programmation militaire (2019-2025). « On ne peut dire qu’il y a le retour de la guerre en Europe et continuer d’avoir la même LPM, a affirmé Emmanuel Macron le 30 juin, lors du sommet de l’Otan. Nous devons en tirer les enseignements. » Pour l’heure, il est prévu que le budget du ministère des Armées augmente de trois milliards d'euros par an d'ici à 2025, pour atteindre 50 milliards d’euros à cette échéance, contre 35,9 milliards d’euros en 2019. Même si le ministre des Armées n'a pas annoncé lors de son audition au Sénat de coup de pouce budgétaire supplémentaire, le conflit en Ukraine devrait quoi qu'il en soit faire bouger les lignes dans les prochaines années.



